Conclusion

Jeffrey Blain, Anne-Catherine Chardon et Lolita Gillet

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Blain, J., Chardon, A.-C., & Gillet, L. (2022). Conclusion. Dans J. Blain & A.-C. Chardon (dir.), Dynamiques urbaines et résilience dans un contexte épidémique. Mis en ligne le 07 juin 2022, Cahiers ESPI2R, consulté le 07 décembre 2022. URL : https://www.cahiers-espi2r.fr/856

Avec la pandémie de Covid-19, jamais la ville – passée, présente, future, fantasmée, réinventée, fustigée – n’aura fait l’objet de tant de qualificatifs. Parmi eux, l’adjectif « résiliente » figure en haut du pavé, aussi bien dans les médias scientifiques que « grand public ». La première note d’analyse La fabrique de la ville questionnée par la crise sanitaire issue de la veille du PUCA, réalisée par Emmanuelle Gangloff et Hélène Morteau, rend d’ailleurs compte de la prégnance du concept de résilience dans les réflexions et les débats.

Néanmoins, les propos ne sont pas toujours conceptuellement corrects, confondant souvent résilience et vulnérabilité. En effet, dans le domaine de la gestion du risque (qui s’applique pleinement au contexte Covid-19 affectant les populations urbaines), où ces deux concepts sont devenus classiques depuis le milieu des années 1980, la vulnérabilité correspond à un état de fragilité face à un aléa donné, entraînant alors des impacts négatifs (affectations matérielles, humaines) au moment de l’occurrence de l’aléa, d’où la situation de risque engendrée, entendue comme matérialisation de la vulnérabilité. Aussi, lorsque l’on agit sur certains éléments ou modes de fonctionnement de la ville de façon anticipée, afin que cette dernière soit mieux préparée pour faire face à l’aléa, soit moins impactée, on intervient sur la vulnérabilité que l’on tente de diminuer. La résilience urbaine, quant à elle, fait référence à la capacité de réagir après l’impact, de s’adapter au nouveau contexte, voire de gérer la crise et de chercher ainsi à revenir à une situation d’équilibre maîtrisable, n’entravant plus le bon fonctionnement de la cité. C’est alors que la ville résiliente n’est pas à considérer comme un territoire à l’abri de toute menace ou de tout danger, mais comme un habitat urbain capable de faire face et de s’adapter à une situation qui la perturbe, de gérer la crise en mettant en place des interventions et mécanismes lui permettant de retrouver un état d’équilibre. Les modèles urbains contemporains, tels que les smart cities, associées entre autres à une modalité de gestion numérique du fonctionnement de la ville, peuvent d’ailleurs représenter des exemples intéressants de mise en place de systèmes résilients d’adaptation aux changements divers que connaissent ou subissent les territoires urbains au moment d’une crise, au travers notamment de l’utilisation d’applications mobiles d’alerte ou de gestion de certains services (secours, sanitaires, aides diverses) ou flux (de populations, marchandises, véhicules, etc.). Par ailleurs, et plus ponctuellement, la résilience urbaine peut également s’exprimer dans le cadre de mesures prises afin d’optimiser l’utilisation de l’espace public pour améliorer la qualité de vie des usagers en contexte d’urgence. Le déploiement d’un urbanisme tactique à vocation provisoire en est un exemple. Face à la pandémie engendrée par la propagation de la Covid-19, on mentionnera notamment le traçage instantané de nouvelles pistes cyclables (afin de faciliter un transport individuel plus sécure que le transport en commun) ou la privatisation temporaire de trottoirs, rues et autres espaces publics pour un usage privé commercial ou non, en plein air.

À l’issue de cette troisième journée d’étude du laboratoire ESPI2R, au cours de laquelle les intervenants ont développé des exemples internationaux de réponses face à la crise sanitaire, comment caractériser les principales dynamiques urbaines en temps d’épidémie, au-delà des mesures prises par les gouvernements ?

Dynamiques de santé. Si l’âge d’une population, la richesse d’une région européenne ou la qualité de son système de santé agissent sur la propagation du virus, Mounir Amdaoud, Giuseppe Arcuri et Nadine Levratto rappellent l’importance de la confiance envers les institutions et envers les citoyens eux-mêmes pour limiter les contaminations. Brice Barois et Myriam Ben Saad complètent leur analyse en reliant la circulation du virus et sa létalité à la pollution atmosphérique, en particules fines ainsi qu’à la taille du logement. Il semble dès lors pertinent d’ajouter la santé aux dimensions « traditionnelles » des smart cities, comme le suggèrent Jeffrey Blain, Carmen Cantuarias-Villessuzanne et Romain Weigel, dimension qui n’intègre pas uniquement l’e-health.

Dynamiques de production. La question de l’alimentation – son acheminement, son coût... – est cruciale pendant la crise sanitaire. Le retour au local apparaît ainsi comme une des solutions adaptées : Anthony Tchékémian nous livre l’expérience du jardin collectif au sein de la cité universitaire d’Outumaoro, en Polynésie française. Ce cas d’agriculture urbaine favorise le bien-être, une alimentation saine, accessible et créatrice de liens sociaux, si bien qu’une ouverture aux habitants de ce secteur prioritaire est envisagée. En matière de production, María Soledad Oviedo et Víctor Llugsha ont évoqué celle des services touristiques à Quito en Équateur, évidemment mis à mal par la Covid-19 ; cependant, la crise a permis d’approcher différemment l’espace public (piétonnisation, occupation des trottoirs...) et de réfléchir aux relations avec les habitants du quartier de la zone touristique spéciale de La Mariscal.

Dynamiques de gouvernance. Au Japon, la pandémie de Covid-19 seule n’explique pas le report des Jeux olympiques et paralympiques de 2020, nous explique Raphaël Laguillon-Aussel. Elle se conjugue avec un jeu complexe d’acteurs locaux, du gouvernement central et des organisateurs de l’événement.

Dynamiques sociales. À Monterrey au Mexique, terrain d’étude de Leïly Hassaine-Bau, la Covid-19 a accentué l’exclusion des populations pauvres ; la privatisation de la ville au profit de l’élite de San Pedro Garza Garcia, déjà bien engagée de par le système d’acteurs en place ainsi que par la financiarisation, s’est vu renforcée en raison notamment du télétravail et d’un accès inégal à la vaccination. Le capital spatial de cette élite vient donc renforcer les inégalités territoriales à différentes échelles urbaines.

Dynamiques des formes urbaines. Dans une perspective historique, Fadila Kettaf questionne les formes urbaines à l’aune des épidémies qui ont marqué la ville d’Oran depuis le xvie siècle ; il s’agit aussi de réinterroger les mesures hygiénistes qui ont façonné les villes. L’autrice insiste sur la verticalisation et la densification d’Oran au xxie siècle, qui conduit à la suppression des aérations, à un manque cruel d’ensoleillement et d’intimité, à une promiscuité, sources de circulation plus intense de la Covid-19. À partir de l’étude de la ville de Rosario, en Argentine, Cintia Ariana Barenboim, quant à elle, plaide notamment en faveur de la ville du quart d’heure, tandis que l’extension des pistes cyclables a contribué à modifier le paysage et la mobilité urbaines.

Dynamiques d’habitat. Les confinements ont révélé les faiblesses de certains logements. Najet Mouaziz-Bouchentouf nous décrit celles des logements collectifs sociaux à Oran, dont l’inadaptation des plans aux pratiques habitantes entraîne la suppression régulière des salles de bain et des loggias/balcons. Or, la fermeture des bains-douches, des lieux de rassemblement ont fait regretter le réaménagement quasi systématique des appartements, tandis que la suroccupation a montré ses dangers en termes sanitaires. Reste à constater, ou non, les changements dans l’agencement des futurs logements sociaux, objets de tant de convoitise. Cintia Ariana Barenboim s’est aussi intéressée à la production du logement post Covid-19 : à Rosario, les projets résidentiels s’inscrivent dans des zones peu denses, tandis que « le modèle des copropriétés fermées, avec des espaces verts et des commodités » est privilégiée, en réponse également à un désir d’extérieur, de modularité et d’un certain confort.

Ces différents travaux révèlent des dynamiques urbaines dans leurs conceptions, évolutions et adaptations qui ont su être résilientes à la crise sanitaire. Celle-ci a remis sur le devant de la scène la relation historiquement entretenue entre urbanisme et santé. Mais, au-delà de la période de crise, que restera-t-il de ces dynamiques à l’échelle urbaine ? Si certains auteurs ont parlé d’un nouvel hygiénisme, c’est surtout une redynamisation de certaines mutations qui a été constatée. La santé devient ainsi de plus en plus une composante principale de la construction urbaine et s’impose comme critère majeur de l’urbanisme durable. La santé, dans son acception la plus large, combine en effet plusieurs enjeux dont l’urbanisme peut se saisir : le bien-être des habitants, la santé environnementale et des réponses aux attentes qui ont vu le jour avec la crise de la Covid-19. Des modèles urbains ont ainsi émergé et ont su s’adapter aux enjeux de santé. Parmi ceux-ci, le concept de ville du quart d’heure, le modèle des superblocks barcelonnais, ou encore l’urbanisme favorable à la santé offrent des réflexions allant dans ce sens. De grands promoteurs se sont également saisi de ces enjeux de santé et s’interrogent sur leur rôle pour créer des logements, des espaces communs et des îlots d’habitation favorables à la santé. Aborder la question de la santé est ainsi une façon de proposer des nouvelles visions de l’habiter de demain, de proposer de nouveaux services et des perspectives originales pour la construction d’un espace urbain plus en accord avec les enjeux sociétaux contemporains et à venir.

Jeffrey Blain

Enseignant-chercheur, Groupe ESPI, laboratoire ESPI2R

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Anne-Catherine Chardon

Enseignante-chercheuse, Groupe ESPI, laboratoire ESPI2R. Responsable du département Urbanisme depuis octobre 2021.

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Lolita Gillet

Éditrice, Groupe ESPI

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