Les défis contemporains du logement face au vieillissement

Discussion autour de la 3e session

Yankel Fijalkow et Yaneira Wilson

DOI : 10.65592/espi2r.2282

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Fijalkow, Y., & Wilson, Y. (2026). Les défis contemporains du logement face au vieillissement. Discussion autour de la 3e session. Dans J. Blain, S. Buhnik & A. Reimat (dir.), La santé à l’épreuve des évolutions de la production urbaine. Mis en ligne le 02 octobre 2026, Cahiers ESPI2R, 25 | 2026, consulté le 06 octobre 2026. DOI : 10.65592/espi2r.2282

Le vieillissement démographique s’avance tel une marée silencieuse, bouleversant les rivages familiers de nos cités et infiltrant lentement les murs de nos habitations. Cette avancée s’inscrit dans ce que Michel Foucault (1992) nomme la régulation de l’espace par le dispositif : l’habitat se découvre non seulement comme un lieu matériel mais aussi comme une structure de pouvoir, d’organisation et d’incitation, façonnant à la fois les corps et les comportements. À mesure que s’accroît la population des aînés, le souci du détail devient capital : chaque texture de l’habitat, chaque souffle d’air filtrant par la fenêtre, chaque lumière tamisée, participent de ce quadrillage spatial où la technologie, discrète ou intrusive, devient tantôt gardienne, tantôt compagne.

Les chercheurs et chercheuses, dans leur entreprise de description et de compréhension de l’espace vécu, prolongent la réflexion de Jean-François Staszak (2001) sur la dualité fondamentale de l’espace domestique : il s’y joue la confrontation entre extérieur social et intériorité authentique, chaque aménagement révélant une tension entre norme collective et production subjective de l’espace. Les épisodes de crise, tels que la pandémie de Covid-19, mettent à nu les fragilités et les puissances résilientes qui habitent nos intérieurs.

Dans les quatre communications présentées lors de cette 3e table ronde, une interrogation traverse les murs et résonne dans les corridors : comment le vieillissement façonne-t-il le rythme, la respiration et la chair même de l’habiter ? Comment, pour reprendre la question de Vincent Caradec (2009), les trajectoires résidentielles des aînés expriment-elles à la fois mobilité et enracinement, adaptation et attachement aux lieux de vie ?

Suzanne Peyrard convie le lecteur à pénétrer les vastes ensembles résidentiels coréens, mosaïques modernes où la notion de dispositif – au sens foucaldien – structure les pratiques d’habiter : télésurveillance et e-santé scandent la temporalité résidentielle. Mais l’intimité s’enrobe dans la brume matinale du cure et non du care, proche de l’« hospitalité » entendue par Emmanuel Levinas comme accueil de l’autre dans sa précarité et sa vulnérabilité (Levinas, 1961). L’étude Innovcare éclaire d’une lumière singulière la tension entre autonomie et protection : la circulation invisible des données, presque anxieuse, redéfinit les contours de la vie quotidienne et convoque une relecture éthique du lieu.

Mais la santé importe-t-elle aux urbanistes ? Charlotte Sari explore les liens sensibles entre qualité de vie et santé, à l’épreuve du vieillissement, au cœur même du processus de planification de Berre-l’Étang et de ses enjeux financiers.

Pour Pascal Dreyer, le confinement de 2020 fut un révélateur sensible : il a intimement réactivé le rapport au logement en tant que micro-dispositif où le corps s’invente de nouveaux arrangements – cette alchimie subtile entre matière, lumière, mémoire et émotion, à la manière dont Staszak analyse la subjectivation de l’espace domestique. Les arrangements créés par les seniors deviennent des repères singuliers, micro-espaces d’ancrage, où le soin s’exerce dans la proximité, l’attention et le ralentissement du geste, retrouvant ici la philosophie de la sollicitude et de l’empathie défendue par Levinas.

Derrière la recherche SAPHIR (Fijalkow & Wilson, 2024), soutenue par l’agence régionale de santé Île-de-France, se dessine la conviction que le logement constitue à la fois une ressource biographique et un organisme vivant, réceptacle des impressions, des élans secrets et des besoins de reconnaissance. L’attention accordée à la littératie en santé comme à la capacité d’expérimenter l’autonomie n’est pas sans rappeler les analyses de Vincent Caradec sur la transformation des comportements résidentiels et l’importance de l’appropriation subjective des espaces dans le processus de vieillissement.

Ce propos s’inscrit dans la dynamique réflexive contemporaine où la pluralité des points de vue invite à articuler les dimensions matérielles, symboliques et éthiques de l’habiter. L’analyse des micro-espaces de la santé, éclairée par les perspectives de Foucault sur l’espace, de Staszak sur la subjectivité domestique et de Levinas sur l’altérité, conduit à valoriser une conception du logement comme espace d’autonomie, de reconnaissance et d’inclusion.

En définitive, le logement se révèle comme une seconde peau, mémoire habitée des corps et des gestes, théâtre vivant de la créativité ordinaire et de la résistance à la standardisation. La qualité de l’habitat ne se réduit pas à ses caractéristiques physiques ou techniques : elle consiste aussi dans la capacité offerte aux habitants, y compris les personnes âgées, à fonder leurs traces et leurs marques, à inscrire leur histoire et leur identité dans la matérialité des lieux (Wilson & Fijalkow, 2024). L’expérience du confinement magnifie cette capacité inventive : chaque détour sensoriel et chaque micro-espace créé témoignent de la force avec laquelle les habitants répondent à l’incertitude, mobilisant leur monde intérieur pour préserver soin, lien et dignité, là où s’imbriquent la technicisation et l’éthique du care. Chaque pièce, chaque recoin peut devenir refuge et théâtre de résistance.

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Caradec, V. (2009). L’expérience sociale du vieillissement. Idées économiques et sociales, 157, 38-45. DOI : 10.3917/idee.157.0038

Fijalkow, Y., & Wilson, Y. (2024, 19 février). La littératie en santé dans l’habitat : une autre manière de mesurer la qualité du logement. Métropolitiques. DOI : 10.56698/metropolitiques.2003

Foucault, M. (1992). Deux essais sur le sujet et le pouvoir. Dans H. Dreyfus & P. Rabinow, Michel Foucault. Un parcours philosophique (p. 297-321). Gallimard.

Levinas, E. (1961). Totalité et infini. Essai sur l’extériorité. Martinus Nijhof.

Staszak, J. F. (2001). L’espace domestique : pour une géographie de l'intérieur//For an insider’s geography of domestic space. Annales de géographie, 110(620), 339-363. DOI : 10.3406/geo.2001.1729

Wilson, Y., & Fijalkow, Y. (2024). Espaces pédagogiques dans l’habitat social : deux expériences de recherche-action dans le Nord-Pas-de-Calais et à Paris. Participations, 39, 125-155. DOI : 10.3917/parti.039.0125

Yankel Fijalkow

Professeur en sciences sociales, école nationale supérieure d’architecture de Paris-Val de Seine (ENSAPVS)
Centre de recherche sur l’habitat, Laboratoire architecture ville urbanisme (LAVUE–CNRS)

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Yaneira Wilson

Maîtresse de conférences en sciences sociales-ville et territoires, ENSAPVS
Centre de recherche sur l’habitat, LAVUE–CNRS

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