Habiter en santé dans son logement en vieillissant : l’expérience du confinement comme révélateur

Pascal Dreyer

DOI : 10.65592/espi2r.2274

Citer

Dreyer, P. (2026). Habiter en santé dans son logement en vieillissant : l’expérience du confinement comme révélateur. Dans J. Blain, S. Buhnik & A. Reimat (dir.), La santé à l’épreuve des évolutions de la production urbaine. Mis en ligne le 02 octobre 2026, Cahiers ESPI2R, 25 | 2026, consulté le 06 octobre 2026. DOI : 10.65592/espi2r.2274

Contexte

La question du lieu de vie des personnes âgées constitue un objet central de la recherche en gérontologie depuis les années 1980. Les travaux se sont d’abord focalisés sur l’opposition domicile/institution, avant d’intégrer, dans les années 1990, la notion d’habitat et la volonté des individus de « vieillir chez soi ». Plus récemment, les sciences sociales ont introduit les concepts d’habiter et de chez-soi, mais les usages concrets des espaces domestiques restaient peu explorés, hormis sous l’angle de l’adaptation fonctionnelle par les ergothérapeutes et les architectes. La recherche « Arrangements. Expériences corporelles de l’habiter tout au long de la vie », conduite avec Florence Vernay, artiste et dessinatrice, ambitionne de commencer à combler ce manque en proposant une analyse fine de l’expérience corporelle et sensorielle de l’habiter, à travers la notion d’arrangement.

L’arrangement : corps, objets, espace

L’arrangement est la création par l’habitant d’un micro-espace articulant objets, mobilier, corps et perceptions (Vernay & Dreyer, 2022). Si le micro-espace – défini en architecture comme un contenant compact et ergonomique (Collet, 2015) – est en général une proposition d’aménagement à vocation universelle, l’arrangement relève quant à lui à la fois d’une création et d’une appropriation idiosyncrasiques. Il naît en effet d’une expérience sensorielle inaugurale – un souvenir d’enfance, une atmosphère lumineuse ou sonore – que l’individu va chercher à actualiser dans le présent de son habiter et ce à n’importe quel âge. Il est la traduction corporelle d’un bien-être connu, apprécié et recherché. Chaque personne le nomme selon la singularité de son expérience sensorielle inaugurale et son vécu d’adulte. L’arrangement est un lieu non visible, pris dans la trame ordinaire du logement et de son décor, dont la révélation demande du temps et l’écoute de la personne. Ainsi, un arrangement, comme celui d’une œuvre musicale dans une autre tonalité ou pour d’autres instruments, non seulement traduit mais transpose le rapport sensoriel privilégié de l’habitant au monde dans la configuration spatiale singulière de son logement.

Méthodologie de la recherche

La recherche s’appuie sur la rencontre, entre 2019 et 2021, avec six personnes âgées de 67 à 96 ans : 4 femmes (2 célibataires, 1 divorcée, 1 mariée), 2 hommes (1 veuf, 1 marié) ; 4 d’entre eux sont propriétaires, 1 est locataire d’un logement social, 1 a vendu en viager.

La méthodologie de recherche articule trois approches :

  • l’observation participante, avec des entretiens compréhensifs (Ramos, 2015) longs et une observation des logements et des interactions corps/espaces des enquêtés lors des visites du logement ;

  • l’écoute analytique lors des entretiens, de leur analyse et des thématiques abordées sous la forme d’un « penser-rêver » (Ogden, 2022) ;

  • la création et la médiation artistiques à travers la production de relevés de plans habités (figure 1), de cartographies sensibles (Jolivet & al., 2021 ; figure 2) et d’interprétations sensorielles, proposées par l’artiste et discutées avec les personnes interrogées.

Figure 1. Relevé de plan habité

Figure 1. Relevé de plan habité

L’appartement de Paula (96 ans) se trouve au premier étage d’un immeuble ancien, sans ascenseur.

Figure 2. Cartographie sensible « Intensité des lieux importants et emplacement des tiroirs »

Figure 2. Cartographie sensible « Intensité des lieux importants et emplacement des tiroirs »

Les objets les plus importants de Paula sont regroupés dans ses deux « tiroirs », le principal se trouvant dans sa cuisine, le second dans sa chambre-salon.

Reproduit de Dreyer & Vernay, 2022.

Trois modalités de vécu corporel de l’arrangement

La recherche a permis de distinguer trois principales modalités de vécu corporel de l’arrangement. Il y a d’abord les arrangements qui font contenant protecteur, c’est-à-dire qui redoublent la peau. L’enjeu est d’isoler le corps du reste de la maison(née), par crainte de l’effraction ou de l’indistinction.

Il y a ensuite l’arrangement vécu comme indiscernable : ses limites matérielles et ses frontières corporelles tendent à se confondre. La position du corps dans une assise, la respiration, l’audition, le toucher ou la vue activent l’arrangement. La personne porte une attention précise aux matières de son environnement en raison d’une perception sensorielle aiguisée de son contact avec elles.

Enfin, on rencontre des arrangements qui visent à sauvegarder le primat du corporel. La peau agit ainsi comme contenant des émotions sensorielles ; elle est à la fois la limite et la surface de l’arrangement. Habiter son corps est plus fort qu’habiter son logement, même si la personne y est attachée.

Types d’arrangements

C’est à travers les noms que les personnes interrogées ont donné à leur logement – « le tiroir, l’alvéole, le cerne sonore, le coin à soi » – que l’on peut distinguer le type d’arrangement créé.

Les arrangements enracinés dans un lieu géographique et pris dans un cadre bâti lient étroitement l’habitant et son lieu de vie. Ils ne sont ni transposables ni déplaçables, limitent la mobilité spatiale et psychique de l’habitant, qui est alors exposé au double risque de la perte de son chez-soi et de soi.

D’autres arrangements trouvent leur appui principal dans le corps et s’articulent à des meubles et des objets. Ils utilisent ainsi des ressources communes (tables, chaises, fenêtres, etc.) et sont potentiellement reproductibles ailleurs, dans la continuité de soi.

« À la cuisine, ce qui est bien c’est que d’un côté il y a le frigidaire, enfin bon, là derrière moi, et le dossier [de la chaise], et aussi le poste de radio. Le machin là comme ça, c’est un mur, ça fait une deuxième dimension. Et puis la table, la troisième dimension. Il ne manque qu’un côté, mais juste 30 centimètres le long du corps, oui c’est ça. Et là, c’est sûr que quand je suis très près là, j’ai vraiment l’impression d’être contenue et que je retrouve mon tiroir. »
Paula (96 ans)

Figure 3. Interprétation sensorielle « le tiroir »

Figure 3. Interprétation sensorielle « le tiroir »

Le tiroir reconstitué par Paula (96 ans) dans sa cuisine transpose les éléments clés d’une expérience sensorielle inaugurale de son enfance : enveloppement du corps par des parois réelles et symboliques, lumière tamisée, bruits et sons assourdis.

La dynamique de l’arrangement en temps de confinement

Le confinement du printemps 2020 a constitué un terrain d’observation privilégié pour la recherche : contraints à l’assignation à résidence, les participants ont intensément mobilisé les ressources de leur logement pour maintenir équilibre psychique et santé physique.

Santé mentale

Ainsi ont été mis en lumière les effets existentiels des arrangements créés. Ils ont permis de « reconstruire le temps » alors que les repères sociaux et rituels s’effondraient. Paula (96 ans), par exemple, a réorganisé ses journées en 16 séquences à partir des subdivisions de son « tiroir », associant repas, prière, lecture et écoute de la radio.

« Il y a trois lieux sur la table : un pour manger, un pour lire et tricoter, et sur la gauche, il y a les médicaments que je devrais prendre. Je dis bien que je devrais prendre. Et donc, à côté, je mets le petit autel domestique, puisque ça s’appelle comme ça. »
Paula, (96 ans)

Les arrangements ont aussi assuré une fonction d’apaisement, en intensifiant la conscience des qualités sensorielles et protectrices du logement. Agnès (73 ans) décrit ainsi l’alvéole de sa chambre comme un espace de détente et de respiration qui lui offre une continuité de soi au cœur de l’incertitude, notamment le soir, au moment de l’endormissement.

Par ailleurs, les arrangements se sont étendus à de nouveaux lieux : un canapé devenu espace de ritualisation, un débarras transformé en lieu de communication, une véranda ouvrant sur une terrasse devenue salle à manger, bureau et salle de sport. La fenêtre a émergé comme arrangement relationnel et communicationnel : ouverture permettant l’aération et l’entrée de la lumière, elle a offert, aux personnes les plus âgées qui ne connaissaient pas cet usage, un regard sur le monde extérieur et un moyen inédit de rester en relation avec des voisins ou des inconnus de leur rue. La perception traditionnelle de cet équipement comme simple dispositif hygiéniste a été bousculée malgré les évidentes connotations morales négatives attachées au fait de se tenir à sa fenêtre.

« La fenêtre est devenue quelque chose d’important, parce qu’elle me permet de respirer , j’ai de l’air pour respirer un autre air que dans la pièce. (…) j’ai regardé dehors. J’ai découvert des choses que je ne voyais pas : les voitures. »
(Paula, 96 ans)

Santé physique

Au-delà de la santé mentale, le confinement a révélé l’importance de la saisie par les habitants d’espaces susceptibles d’accueillir des formes d’arrangements pour le maintien de la santé physique. La privation de sorties durant plus de quatre mois pour les personnes vulnérables en raison d’un discours politique et sanitaire à la fois protecteur et anxiogène a suscité chez les plus âgés la crainte de la sarcopénie et de la dépendance.

Les enquêtés ont alors détourné certaines activités domestiques – ménage, bricolage – en véritables exercices physiques et ont réinvesti des espaces intérieurs ou intermédiaires. Claude (66 ans) et son conjoint ont ainsi transformé leur véranda en salle de sport, tandis que Paula (96 ans) a pratiqué une marche dynamique dans son appartement et l’ascension des escaliers de son immeuble en nommant chaque montée du nom de grands sommets (Annapurna, Everest, Kilimandjaro et Fourvière). Elle a ainsi transformé son angoisse et un effort contraint en défi symbolique et existentiel. De son côté, outre la pratique sportive quotidienne dans sa véranda, Claude a investi les gestes de bricolage d’une dimension d’activité physique conscientisée :

« Avec tous les bricolages que je fais dans une journée, souvent, l’air de rien tu te roules par terre pour revisser un fauteuil, tu te redresses, tu te penches, tu bouges, quoi. Je ne suis pas statique dans un fauteuil. Donc, du point de vue physique, je me sens plutôt bien. »
Claude, (66 ans)

Ces « arrangements temporaires » montrent la capacité d’invention des personnes âgées face aux contraintes et inscrivent l’entretien du corps dans la texture même des gestes quotidiens et de l’espace domestique.

Apports principaux de la recherche

L’apport principal de la recherche « Arrangements. Expériences corporelles de l’habiter » est la mise au jour de l’existence d’espaces existentiels personnels, façonnés par la rencontre du corps, de la sensorialité et du logement. Ces espaces existentiels personnels ne se superposent jamais exactement à une pièce ou à sa fonction. Associant un pan du bâti, des meubles et des objets et un corps qui s’y « musse » (Bachelard, 2009), l’arrangement révèle la créativité, la liberté et le plaisir des habitants dans leur quête d’un habiter conforme à leurs attentes. Il joue un rôle fondamental dans l’expérience d’habiter en assurant la continuité de soi, en préservant la santé mentale et en permettant d’affronter, pour certains du moins, la peur de la dépendance et de la mort.

Plus largement, l’arrangement ouvre une perspective heuristique pour penser les modes d’habiter de toutes les populations assignées à résidence : enfants placés, personnes malades, handicapées ou âgées, etc. En ce sens, l’arrangement se présente comme une ressource universelle (même si les formes en sont toujours singulières), un micro-espace inventif qui « fait tenir » l’existence en articulant intimement corps et espace habité.

*

Usages déclarés de l’intelligence artificielle générative par l’auteur

OUI

NON

Précisions

Rédaction, argumentation

X

Usage proscrit pour les Cahiers ESPI2R

Recherche d’informations et synthèse de l’état de l’art

X

Reformulation

X

Correction orthographique et/ou grammaticale

X

Résumé et/ou génération de mots-clés

X

Génération d’images, de vidéos

X

Usage proscrit pour les Cahiers ESPI2R

Codage, programmation

X

Bachelard, G. (2009). La poétique de l’espace. Presses universitaires de France.

Collet, M. (2015). Micro-espace, espace d’appropriation. Comment les micro-espaces dans le logement collectif peuvent-ils favoriser le processus d’appropriation de l’habitat contemporain ? [Mémoire de master, École supérieure des beaux-arts de Montpellier].

Dreyer, D., & Vernay, F. (2022). L’espace vécu à l’échelle micro. Géographie et cultures, 123, 175-197. DOI : 10.4000/12ywo.

Jolivet, L., Dominguès, C., Mermet, É., & Seten, S. (2021). Explorer par la carte l’espace pendant le confinement : une expérimentation de cartographie sensible. Revue des politiques sociales et familiales, 4(141), 129-139. DOI : 10.3917/rpsf.141.0129

Ogden, T. H. (2022). Vers une nouvelle sensibilité analytique. Éditions de l’Ithaque.

Ramos, E. (2015). L’entretien compréhensif en sociologie, Usages, pratiques, analyses. Armand Colin. DOI : 10.3917/arco.ramos.2015.01

Vernay, F., & Dreyer, P. (2022). Arrangements. Expériences corporelles de l’habiter au fil de la vie. Chantiers de Leroy Merlin Source, 51.

Figure 1. Relevé de plan habité

Figure 1. Relevé de plan habité

L’appartement de Paula (96 ans) se trouve au premier étage d’un immeuble ancien, sans ascenseur.

Figure 2. Cartographie sensible « Intensité des lieux importants et emplacement des tiroirs »

Figure 2. Cartographie sensible « Intensité des lieux importants et emplacement des tiroirs »

Les objets les plus importants de Paula sont regroupés dans ses deux « tiroirs », le principal se trouvant dans sa cuisine, le second dans sa chambre-salon.

Reproduit de Dreyer & Vernay, 2022.

Figure 3. Interprétation sensorielle « le tiroir »

Figure 3. Interprétation sensorielle « le tiroir »

Le tiroir reconstitué par Paula (96 ans) dans sa cuisine transpose les éléments clés d’une expérience sensorielle inaugurale de son enfance : enveloppement du corps par des parois réelles et symboliques, lumière tamisée, bruits et sons assourdis.

Pascal Dreyer

Chercheur associé, Leroy Merlin Source

CC BY-NC-ND 4.0 sauf pour les figures et les visuels, pour lesquels il est nécessaire d'obtenir une autorisation auprès des détenteurs des droits.