Introduction
Si, avec 20 % de sa population âgée de plus de 65 ans, la Corée du Sud n’est pas aujourd’hui considérée comme un pays vieillissant, les pronostics sur son taux de vieillissement indiquent néanmoins qu’il devrait dépasser celui du Japon d’ici 2050 (United Nations, 2023). Dans ce contexte, la smart home sud-coréenne est présentée par ses promoteurs comme une solution adaptée sensée apporter la sécurité et le care à une population vieillissante et en perte d’autonomie. Le marketing de la smart1 home (« domicile smart ») repose sur une vision stratégique qui répond à une promesse de maintien à domicile par une prise en charge technologique. Toutefois, les usages effectifs de ces dispositifs, ainsi que la pertinence du recours à la notion de care pour les qualifier, restent peu documentés.
L’habitat est un espace relationnel, construit par des pratiques, des déplacements et des interactions sociales elles-mêmes en recomposition constante, selon les âges, le genre ou les trajectoires professionnelles (Fremont, 1978). Dans la continuité de cette approche géographique de l’habiter, cet article propose d’analyser l’émergence des smart homes en Corée du Sud. Le domicile smart devient ainsi une interface privilégiée entre les individus et les dispositifs technologiques promus comme outils d’organisation du quotidien. En effet, la smart home est à la fois un objet technique, un produit immobilier et un espace du quotidien. Elle est décrite par ses promoteurs comme un espace optimisé, sécurisé et confortable, capable d’anticiper les besoins des habitants. Cette ambition repose sur l’automatisation de certaines tâches quotidiennes et sur la production d’un environnement domestique supposé favorable au bien-être, voire au care. Le care désigne ici une approche relationnelle impliquant attention, responsabilité et interaction humaine (Svandra, 2007 ; Pastier & François, 2020). L’introduction de technologies du care implique le développement d’une fonctionnalité technique permettant de simuler, remplacer une partie de l’attention ou de l’accompagnement humain.
Dans cette perspective, cette communication analyse la manière dont des personnes âgées vivant dans ces smart homes sud-coréennes appréhendent les technologies préintégrées aux logements. Comment s’approprient-elles les dispositifs de la smart home dans leur quotidien ? Dans quelle mesure ces technologies participent-elles réellement du bien-être ou du care des habitants ? Quels arbitrages et quelles formes de sélection sociale accompagnent l’intégration de dispositifs explicitement associés au care ?
Cette recherche a été menée sur quatre terrains entre 2018 et 2024 en Corée du Sud, principalement à Songdo (Incheon), mais aussi à Digital Media City, Cheongra (dans la région de Séoul) et Daejeon, un peu plus au sud. L’enquête combine l’analyse de plans d’appartements smart, l’observation des dispositifs technologiques intégrés dans ces logements et la conduite d’entretiens semi-directifs (Beaud & Weber, 2003) avec des promoteurs, des concepteurs et surtout des habitants de ces smart homes. Au total, une centaine d’entretiens ont été réalisés mais, pour cette étude, l’analyse se concentre sur un sous-échantillon de 14 habitants âgés de 65 ans et plus. Tous les enquêtés de plus de 65 ans (âge qui fait pivot entre les personnes actives et inactives professionnellement) sont retraités et tous vivent dans des appartements smart. Ces personnes ont été rencontrées à plusieurs reprises sur la période évaluée, permettant ainsi une analyse évolutive de leurs usages. J'ai ainsi documenté leurs interactions avec les technologies préinstallées, telles que les services de télémédecine. Or, l’installation de ces technologies influencent la spatialité des soins (Oudshoorn, 2012), et leur mise en œuvre ne peut être considérée indépendamment du contexte organisationnel dans lequel elles s’inscrivent, lui-même composé d’un ensemble de technologies, de pratiques, de règles, de discours et d’intérêts (Mathieu-Fritz, 2018 ; Timmermans & Berg, 2003 ; Nicolini, 2006). Pour cette raison, cet article commencera par décrire le contexte de l’essor des appartements smart en Corée du Sud, avant d’aller plus en détails sur les pratiques des technologies implémentées dans les logements, et de conclure sur la place du care au sein des smart homes.
Figure 1. Complexe d’appartements (apateu danji) à Songdo en Corée du Sud, 2022
© Suzanne Peyard, 2022.
Figure 2. Complexe d’appartements (apateu danji) à Cheongra en Corée du Sud, 2018
© Suzanne Peyard, 2018.
Habiter une smart home en Corée du Sud
Le développement exponentiel des complexes d’appartements
La Corée du Sud connaît une diffusion exponentielle des complexes d’appartements (apateu danji) qui, en 2015, représentent plus de 50 % du parc de logements avec un taux de croissance allant de 10 à 20 % jusqu’en 2018 (20 % concernant la région de Séoul – Gelézeau et al., 2020). C’est donc la forme de logement la plus présente sur le territoire au point que la chercheuse géographe Valérie Gelézeau (2007) parle de « république des appartements ». Ces complexes sont des résidences collectives encadrées par l’équivalent sud-coréen du Code de l’urbanisme et définies comme un ensemble de deux à 20 tours (voire plus) dont la hauteur atteint au moins cinq étages et sans restriction ni minimum de surface habitable. Cette typologie d’habitat a émergé dans les années 1950 et pouvait, à cette période, s’apparenter aux grands ensembles français. Néanmoins, alors que le développement urbain français s’est réorienté vers la construction pavillonnaire, la Corée du Sud continue de construire et de faire évoluer les complexes d’appartements. En 2026, ces résidences, par leurs vastes halls d’entrée en marbre et leurs penthouses, correspondent de facto plus aux condos nord-américains qu’aux grands ensembles français. Les complexes d’appartements les plus récents sont donc des constructions luxueuses dotées de multiples services, de pressings, de salles de sport, piscines, lavomatiques et supérettes.
C’est au début des années 2000 (donc avec une planification dans les années 1990) que cette typologie de logement a commencé à intégrer des technologies (vidéo surveillance/protection, écran tactile, tablette de contrôle des lumières, du chauffage, etc.). Elles sont alors encore expérimentales et sont testées au travers de projets tels que la smart city de Songdo (Townsend, 2014). À Songdo, 90 % du parc immobilier est composé de complexes d’appartements, et l’ensemble de ces complexes est constitué d’appartements smart (Peyrard & Gelézeau, 2020). Lors de mes recherches, j’ai envisagé de prime abord que ces appartements smart étaient spécifiques à la smart city mais au fil de mes terrains et de mes entretiens, l’intégration de technologies dans les logements s’est révélée standard. Si Songdo était dans un premier temps un laboratoire urbain d’expérimentation, en 2026, cette forme d’habitat a un nom, la smart home, dont le développement s’est généralisé en Corée du Sud.
Une appropriation des technologies intergénérationnelle
En référence à la configuration traditionnelle de l’habitat sud-coréen, la smart home s’inscrit dans la typologie résidentielle standard d’appartement (apateu) : une entrée (hyeon-gwan) pour se déchausser, une cuisine ouverte sur le séjour, une ou plusieurs salles d’eau combinant douche et toilettes, ainsi qu’une à plusieurs chambres. L’intérieur de ces appartements est caractérisé par de larges baies vitrées qui participent à une esthétique valorisant l’ouverture visuelle sur l’extérieur (à Songdo sur des paysages urbains planifiés). Ces ouvertures sont fréquemment associées à des systèmes automatisés de stores ou de vitrages intelligents, inclus dans les dispositifs de contrôle domestique. Les matériaux utilisés (planchers chauffants de type ondol, surfaces de carrelage lisses effet marbre, mobilier en bois intégré) contribuent à un environnement où la technologie et ses systèmes de câblage sont habilement camouflés. Dans la plupart des pièces, y compris les toilettes, des écrans tactiles muraux ou des interrupteurs numériques permettent de réguler l’intensité lumineuse, la température ambiante, d’activer le fonctionnement de certains équipements électroménagers. Ces dispositifs participent à une informatique « ubiquitaire », c’est-à-dire diffuse, intégrée à l’environnement quotidien au point de devenir presque invisible (Marchand, 2021).
Se pose alors la question de la prise en compte (ou non) du vieillissement des habitants dans la conception et l’agencement des technologies effectivement intégrées dans ces smart homes. En effet, de prime abord, on retrouve un ensemble de capteurs liés à des dispositifs de sécurité standardisés, notamment en matière de prévention des incendies. Ces équipements relèvent avant tout de normes nationales et ne sont pas spécifiquement conçus pour répondre aux besoins des populations âgées. En revanche, certains capteurs plus ciblés existent, notamment en lien avec la problématique des chutes, identifiée comme un enjeu majeur des politiques d’accompagnement du vieillissement à domicile. Dans plusieurs logements étudiés, des capteurs incorporés dans les planchers permettent ainsi de détecter des impacts susceptibles de correspondre à une chute. Néanmoins, à une exception près (celle d’une enquêtée vivant seule), ces systèmes de détection ont été systématiquement désactivés. La principale raison invoquée renvoie à leur hypersensibilité. Comme l’explique une enquêtée, « quand mes petits-enfants me rendent visite, ils courent, sautent partout, et ça déclenchait tout le machin »2. Lorsque l’alarme des capteurs de chute s’active, le gardien est le premier informé. Son rôle est alors d’intervenir dans l’appartement concerné (il possède un pass d’accès en cas de besoin), de constater les faits et d’appeler les secours si nécessaire. Dans le cas des smart homes de Songdo, les habitants âgés ayant souhaité recourir à ce dispositif se sont bien souvent confrontés à une technologie générant de nombreuses fausses alertes et une mobilisation du gardien sans raison ; le système a donc été progressivement désactivé.
De plus, pour la majorité des enquêtés âgés qui avaient initialement activé ces dispositifs, la raison évoquée est souvent « keuniang » , c’est-à-dire « au cas où ». Ce terme, récurrent dans les entretiens, renvoie à une forme d’action dont la justification n’est pas jugée pertinente par les acteurs eux-mêmes. Si les raisons précises d’activation ou de désactivation ne sont pas toujours formulées, ce qui importe ici est le caractère intentionnel de ce choix. Les enquêtés concernés, dont le plus âgé de 86 ans, maîtrisent l’état d’activation des dispositifs présents dans leur logement. Cette observation vaut pour l’ensemble des technologies étudiées dans ce travail : sur les 14 enquêtés, tous ont connaissance des systèmes installés et de leur statut (à l’exception de certains capteurs invisibles encastrés aux plafonds répondant à des normes incendie).
L’appropriation de ces technologies intervient principalement au moment de l’entrée dans le logement. Les habitants ont raconté avoir été accompagnés soit par un agent immobilier lors du paramétrage initial, soit par un membre de leur famille. Une minorité seulement (un cas dans l’enquête) déclare s’être appropriée ces dispositifs de manière autonome. Il est à noter que cet accompagnement n’est pas corrélé à l’âge des habitants, mais davantage au standing du logement. Les smart homes appartiennent à la catégorie des résidences de luxe ; elles offrent des prestations de haut niveau : l’achat ou la location de ces appartements donnent lieu à un accompagnement privilégié par les agents immobiliers. Ces observations de terrain conduisent à émettre l’hypothèse suivante : en Corée du Sud, l’usage et la compréhension des technologies domestiques ne sont pas liés à l’âge mais au statut social. Tous les enquêtés âgés disposent ainsi d’un smartphone et en maîtrisent le fonctionnement. Bien que les données comparatives restent limitées, certaines statistiques viennent étayer ces observations : le taux de pénétration des smartphones en Corée du Sud atteignait environ 95 % en 2018, contre 75 % en France, ce qui suggère une diffusion plus large des technologies mobiles à l’ensemble de la population (Silver, 2019).
Évolution des technologies domestiques
Des technologies expérimentales devenues standards
Dans les smart homes, l’intégration de dispositifs de prévention des chutes semble être un exemple de technologie qui n’a pas abouti à une généralisation. En 2025, soit cet équipement est absent des smart homes sud-coréennes, soit il est désactivé par les usagers. La smart home apparaît dès lors comme un modèle évolutif, façonné en premier lieu par les promoteurs immobiliers puis, en second, ajustable par les pratiques effectives ou, pour reprendre l’expression de Roger Silverstone & Eric Hirsch (1993), par la « domestication » technologique des habitants.
À l’inverse du capteur de chute qui est présent épisodiquement dans certains modèles de smart home, le panneau d’alerte est installé dans les salles de bain de toutes les smart homes visitées. Or, ce dernier est toujours activé, y compris dans les logements occupés par des personnes jeunes. Généralement situé à proximité des toilettes, il prend la forme d’un interphone sans caméra. En cas de besoin, une simple pression sur le bouton permet de contacter le gardien de l’immeuble. Sur les quatre gardiens interrogés, deux ont effectivement rapporté être intervenus à la suite d’une chute signalée par une personne âgée depuis l’interphone de la salle de bain. Ce dispositif est typique d’une technologie décrite pour le bien-être des résidents. Elle correspond d’ailleurs à la définition d’une technologie du care donnée au départ, c’est-à-dire à une technologie permettant la médiation avec une personne physique (en l’occurrence le gardien) sensée apporter une aide, une attention si nécessaire.
Par ailleurs, ces deux technologies présentées ci-dessus mettent en évidence deux trajectoires distinctes. D’un côté, le capteur de chute intégré au plancher apparaît comme un dispositif expérimental, dont les limites techniques ont entravé sa diffusion. De l’autre, le panneau d’alerte constitue un équipement stabilisé, perçu comme pertinent « au cas où » (keuniang) et promu comme une technologie pour le bien-être. Or, j’argumente que son acceptabilité repose en partie sur son caractère intergénérationnel. Bien qu’il bénéficie en pratique principalement aux personnes âgées, son usage potentiel par l’ensemble des résidents contribue à sa normalisation et à sa pérennisation dans les smart homes.
Une prise en main favorisée par le contexte socioculturel sud-coréen
L’appropriation transgénérationnelle des technologies en Corée du Sud s’explique en partie par l’intégration ancienne de dispositifs techniques dans l’habitat collectif, qui a banalisé la présence de technologies intrusives ou semi-intrusives dans l’espace domestique, bien avant les smart homes.
En 2018, mes observations ethnographiques illustrent ce point. Alors que je résidais dans un appartement à Songdo, une annonce vocale en coréen s’est soudainement diffusée dans mon logement pour m’alerter sur le pic de pollution dans la ville. Quelques jours plus tard, l’événement s’est reproduit ; je repérais alors le haut-parleur intégré dans la pièce principale. Interrogés à ce sujet, les enquêtés ont confirmé la présence de ce dispositif dans leur logement ; j’apprendrai par la suite qu’il existe non seulement à Songdo mais aussi à Séoul et à Daejeon. L’examen d’archives de plans de masse de promoteurs sud-coréens révèle en effet que ces systèmes de diffusion sonore sont intégrés aux complexes d’habitation depuis les années 1970-1980. Ils permettent la transmission d’annonces relatives à la gestion de la résidence (inondations de parkings, maintenance des équipements, gestion des déchets), mais également d’informations à l’échelle urbaine, concernant le quartier ou la ville (embouteillages, niveaux de pollution). Plus récemment, ces dispositifs ont été mobilisés de manière intensive lors de la pandémie de Covid-19, notamment pour relayer l’information sur le nombre de cas locaux ou pour transmettre les consignes sanitaires.
À la différence de nombreux autres dispositifs domestiques, radio ou télévision, ces haut-parleurs ne peuvent pas être désactivés par les habitants. Cette caractéristique implique que, depuis plusieurs décennies, les résidents des complexes sont exposés à une forme de sonorisation institutionnelle de l’espace domestique, échappant au contrôle individuel. Au regard des travaux de Michel Foucault (Dreyfus & Rabinow, 1992) sur les dispositifs de pouvoir diffus et ceux de Henri Lefebvre (2000/1974) sur la production de l’espace, l’habitat collectif sud-coréen apparaît ici comme un espace hybride, où les frontières entre sphères publique et privée sont partiellement reconfigurées par des infrastructures techniques.
Dans ce contexte, l’acceptabilité des technologies domotiques (en particulier des assistants vocaux et des systèmes d’intelligence artificielle conversationnelle) est facilitée en Corée du Sud car elle s’inscrit dans une continuité sociotechnique. Loin de constituer une rupture, ces dispositifs prolongent des formes antérieures de médiation technologique du quotidien. Cette hypothèse rejoint les analyses de la « domestication » des technologies développées par Roger Silverstone & Eric Hirsch (1993), selon lesquelles l’intégration des objets techniques repose sur des processus progressifs d’appropriation, d’ajustement et de normalisation au sein de la vie quotidienne.
L'émergence des IA : vers un habitat du care ?
Les IA conversationnelles
Les assistants vocaux dans les smart homes sont comparables à des dispositifs tels que Google Home. Ces systèmes, basés sur de l’intelligence artificielle (IA), varient selon les promoteurs immobiliers. Chaque complexe est entièrement équipé en fonction de fournisseurs technologiques spécifiques. Dans cette recherche, la majorité des dispositifs observés est fondée sur des infrastructures développées par LG, ce qui illustre l’imbrication entre acteurs de l’immobilier et industries technologiques dans la production des smart homes.
Entre 2018 et 2019, au fil des échanges avec les enquêtés, ces technologies semblent sous-utilisées. Par exemple, les capteurs de chute intégrés dans les planchers sont le plus souvent désactivés, les caméras de surveillance/protection (promues comme un moyen de surveiller les enfants) ne sont que rarement regardées et les IA conversationnelles ne sont pas activées.
Puis lors des terrains de 2023 et 2024, j’ai constaté une augmentation de l’utilisation des IA conversationnelles. D’après mon analyse, plusieurs facteurs expliquent ce changement. D’abord, la popularisation de ChatGPT ou de Gemini a rendu les habitants curieux de tester l’IA préinstallée dans leur logement. Ensuite, j’analyse aussi ce phénomène comme une répercussion de la pandémie de Covid-19, période pendant laquelle les annonces dans les appartements via les systèmes de haut-parleur des résidences sont devenues quotidiennes. L’adoption des IA conversationnelles dans les logements s’inscrit ainsi dans la continuité d’une intrusion sonore déjà présente au domicile. Leur acceptation est d’autant plus forte que les habitants peuvent agir sur le choix des contenus et sur les sujets d’intervention. La période de crise sanitaire a ainsi offert aux habitants le temps nécessaire pour paramétrer ces dispositifs et se familiariser avec leur fonctionnement. Dans ce contexte, les assistants conversationnels sont décrits comme des outils permettant de maintenir un lien avec l’extérieur par l’accès à l’information, de faciliter l’organisation des activités quotidiennes ainsi que de créer une présence pour les personnes isolées.
Le paramétrage le plus fréquent chez l’ensemble des résidents (tout âge confondu) consiste à déclencher automatiquement l’éclairage lors du retour au domicile, par une commande vocale du type « je suis rentré(e) ». Chez les enquêtés âgés, ce paramétrage est systématiquement adopté. Je précise que l’ensemble des smart homes disposent déjà d’un éclairage automatique à détection de mouvement dans l’entrée (hyeon-gwan). La commande vocale concerne donc l’éclairage des autres pièces du logement, ce qui traduit une évolution fonctionnelle d’un système déjà mis en œuvre d’une autre manière.
En outre, sur les 14 enquêtés de plus de 65 ans, trois ont une utilisation plus poussée de ces systèmes au point qu’ils rythment leur quotidien par des annonces vocales diffusées à intervalles réguliers. La journée type d’un des enquêtés âgé de 67 ans se construit comme suit : les premières annonces interviennent à 8 heures en semaine et à 10 heures les week-ends. Elles prennent généralement la forme d’un message de salutation indiquant la date et l’heure, suivi d’une invitation à débuter la journée. Le dispositif poursuit ensuite son intervention en diffusant des informations sur l’actualité. Le choix des sources a été paramétré en amont parmi une sélection de médias nationaux et internationaux. Les possibilités de personnalisation offertes par le dispositif permettaient également des usages plus ludiques, l’un des enquêtés avait ainsi configuré l’IA conversationnelle pour qu’elle termine le bulletin d’information matinal par une plaisanterie.
Les usages observés chez les personnes âgées ne diffèrent guère de ceux des générations plus jeunes. Dans l’enquête, les individus âgés de 30 à 45 ans apparaissent comme le groupe ayant le plus largement activé les fonctionnalités d’assistance domestique. Pour ces enquêtés, l’assistant est principalement perçu comme un outil de gestion du quotidien, qui facilite notamment le suivi des produits stockés dans le réfrigérateur connecté ou encore l’organisation des rendez-vous et des activités des enfants. La spécificité des usages observés chez les personnes de plus de 65 ans réside davantage dans la nature des fonctionnalités mobilisées que dans leur intensité. Celles-ci sont plus orientées vers l’accompagnement en lien avec la santé, notamment à travers les rappels de prise de médicaments et de rendez-vous médicaux. Le système contribue également à structurer les activités quotidiennes en formulant des suggestions à différents moments de la journée : boire un verre d’eau en milieu de matinée, préparer ou commander le déjeuner à midi, pratiquer une activité physique légère dans l’après-midi ou encore ne pas oublier le dîner en début de soirée. Par ailleurs, le dispositif peut intervenir de manière contextuelle lorsqu’il détecte une situation potentiellement problématique, par exemple lorsque des plaques de cuisson sont restées allumées. Ainsi, si les logiques d’appropriation des assistants conversationnels apparaissent largement transgénérationnelles, leur usage tend à se différencier selon les besoins associés aux différentes étapes du cycle de la vie.
Les interventions sonores des IA conversationnelles participent ainsi à une forme de régulation ordinaire du quotidien. Leur acceptation par les personnes âgées semble facilitée par la familiarité de longue date avec les dispositifs de diffusion sonore dans l’habitat collectif sud-coréen, ainsi que par le caractère transgénérationnel de ces usages. Dans ce contexte, l’IA ne constitue pas une rupture technologique majeure, mais plutôt une extension de pratiques déjà établies, adaptées de manière discrète pour répondre aux besoins d’une population vieillissante.
Des technologies qui « prennent soin » des habitants ?
Si l’IA peut alerter, elle n’est pas en mesure de vérifier ni de contrôler si l’action suggérée a bien été effectuée, comme la prise de médicaments. C’est à ce niveau qu’intervient une nouvelle application (celle-ci payante), où le terme de care est explicitement mobilisé. Cette application associe à l’IA conversationnelle la possibilité d’une intervention d’un service d’aide à domicile : une infirmière peut selon les besoins repérés se déplacer au domicile. Ainsi, tandis que l’IA assure des services contribuant au bien-être, l’introduction d’une prise en charge humaine basée sur une écoute active génèrerait alors une dimension de care au sens plus classique.
Si le concept de care repose fondamentalement sur de l’interaction humaine, les dispositifs d’IA ne peuvent s’y substituer pleinement. Cette distinction est apparue clairement au cours de l’enquête lorsque j’ai cherché à identifier les situations dans lesquelles le terme de care était utilisé par les acteurs. Contrairement à ce à quoi l’on pourrait s’attendre, celui-ci n’est pas associé aux fonctionnalités automatisées des smart homes (système d’éclairage, IA conversationnelles), mais à des services qui réintroduisent explicitement une présence humaine. C’est notamment le cas de la télémédecine et du e-nursing, deux services intégrés aux logements connectés mais accessibles uniquement par abonnement. Leur coût, d’environ 30 euros par mois pour le seul accès au service, auquel s’ajoutent des frais liés aux interventions, a été jugé élevé par la plupart des enquêtés. Ces informations montrent ainsi que les dispositifs qualifiés de care renvoient à des prestations onéreuses.
Cette donnée peut être comparée aux fonctionnalités gratuites des assistants domestiques, telles que les rappels de prise de médicaments qui reposent uniquement sur l’automatisation, alors que le e-nursing implique l’intervention régulière d’une infirmière au domicile selon une fréquence définie par l’usager. De même, les services de télémédecine permettent aux personnes âgées, à leur demande, de bénéficier d’une consultation avec un médecin et dans certains cas, la livraison des médicaments est incluse. Dans ces configurations, la technologie ne se substitue pas à l’intervention humaine ; elle agit comme une infrastructure de mise en relation, qui permet de temporiser et de réguler la situation. La prise en charge repose donc sur une médiation technologique comme soutien logistique à une intervention de professionnels : ce service « sur mesure » est soumis aux conditions financières des habitants.
Conclusion
L’analyse des smart homes sud-coréennes montre que leur appropriation s’inscrit dans une continuité sociotechnique remontant aux années 1970. L’intégration de dispositifs techniques dans l’habitat collectif depuis plusieurs décennies a contribué à banaliser la présence de technologies au sein de l’espace domestique et à favoriser leur acceptation, y compris sous des formes plus récentes comme les assistants conversationnels. De plus, l’enquête révèle que les usages observés chez les personnes âgées ne diffèrent pas de ceux des autres générations, même si certaines fonctionnalités sont davantage mobilisées pour répondre aux enjeux du vieillissement, notamment en matière de santé et d’organisation du quotidien. Néanmoins, les résultats invitent à nuancer les discours promotionnels associant smart home et care, portés par le lien avéré entre bien-être et santé. Les technologies étudiées ciblent ainsi une population plus large, en prenant en compte des besoins spécifiques de sécurisation et d’assistance technique à domicile ; la relation humaine constitutive du care intervient dans la complémentarité. D’ailleurs, dans les situations où ce terme est effectivement utilisé par les promoteurs immobiliers, la technologie joue le rôle de mise en relation avec un service d’aide à domicile de professionnels de santé. De plus, les ressources financières rentrent en ligne de compte pour l’accès à ces services, ce qui révèle une dimension sélective du care technologique. Plus largement, cette recherche invite à reconsidérer la smart home comme un espace où se recomposent les relations entre habitat et technologies et accompagnement humain dans un contexte marqué par le vieillissement de la population.
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Usages déclarés de l’intelligence artificielle générative par l’auteur |
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OUI |
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Rédaction, argumentation |
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Usage proscrit pour les Cahiers ESPI2R |
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Recherche d’informations et synthèse de l’état de l’art |
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Reformulation |
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Correction orthographique et/ou grammaticale |
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Résumé et/ou génération de mots- clés |
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Génération d’images, de vidéos |
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Usage proscrit pour les Cahiers ESPI2R |
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Codage, programmation |
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