Santé et habitat : pistes de recherche et d’action

« Grand témoignage »

Yankel Fijalkow

DOI : 10.65592/espi2r.2250

Citer

Fijalkow, Y. (2026). Santé et habitat : pistes de recherche et d’action. « Grand témoignage ». Dans J. Blain, S. Buhnik & A. Reimat (dir.), La santé à l’épreuve des évolutions de la production urbaine. Mis en ligne le 02 octobre 2026, Cahiers ESPI2R, 25 | 2026, consulté le 06 octobre 2026. DOI : 10.65592/espi2r.2250

Yankel Fijalkow est le grand témoin de la 10e journée d’étude du laboratoire ESPI2R consacrée à « la santé à l’épreuve des évolutions de la production urbaine ». Les verbatims en exergue sont sur propositions de l’éditeur.

Le positionnement du chercheur dans le champ « urbanisme et santé » est fondamentalement hybride : il est à la fois producteur et passeur de connaissances, accompagnateur d’acteurs publics ou privés, et partie prenante des avancées sociétales. Cette intervention ne vise pas à offrir une revue exhaustive de la littérature mais à esquisser des pistes de convergence entre recherche et pratiques immobilières autour de la santé dans l’urbanisme.

« Observer, enquêter, rendre compte, c’est déjà figurer dans l’action. »

Les enjeux sont en effet immenses : pollutions (près de neuf millions de décès annuels y sont liés en 2019 ; Fuller et al., 2022), inégalités d’accès aux soins, et impacts directs de la qualité du logement – qualité de l’air, matériaux, humidité, isolations phonique et thermique – sur la santé mentale comme physique (maladies respiratoires et cardiovasculaires, dépression, stress). L’urgence à connecter les mondes de l’immobilier, de la santé et des politiques publiques est affirmée à l’échelle mondiale (ONU-Habitat & OMS, 2021).

Pour autant, la notion de santé dans l’habitat n’est pas nouvelle. Elle plonge ses racines dans le courant hygiéniste du xixe siècle, source de la première loi sur l’insalubrité en 1850. L’insalubrité est définie comme le fait de porter atteinte à la santé des habitants et des voisins. Cette loi est aussi un véritable point de rencontre entre interventions publiques et sphère privée, les pouvoirs publics ayant le droit de s’immiscer dans les relations entre les locataires et les propriétaires.

« L’hygiénisme, ce récit médical sur la ville du xviiie siècle qui s’est répandu au xixe, se fondait sur la recherche de la propreté du milieu physique et social. »

Citons aussi la loi de 1902 sur la santé publique qui institue un règlement sanitaire départemental, la surveillance sanitaire, la vaccination et le permis de construire. Néanmoins, la conceptualisation de la santé publique – de Winslow (1920) à Bergeron & Castel (2014) – a progressivement élargi ses domaines d’intervention : il s’agit de prévenir la maladie, de prolonger la vie, d’optimiser l’efficacité physique par l’amélioration des conditions de vie, la prévention, et l’organisation des soins. Or, force est de constater que la prééminence de la santé publique dans les politiques de logement a décru après les grands moments du xxe siècle, et elle est souvent reléguée derrière l’urgence économique ou politique.

En résumé, l’hygiénisme a eu ses critiques, notamment en suivant Foucault (1975), pour ses dimensions prescriptives et normatives qui disciplinent les âmes et le corps dans un corset de règles fixant l’habitat. Mais il a notamment développé la notion de « milieu nocif » et a contribué à l’essor des enquêtes sanitaires, à la spatialisation des risques, et à la modernisation urbaine au nom du bien commun. Pour certains, l’hygiénisme n’est-il pas encore nécessaire (Narbonne et al., 2024) ? C’est en effet à la fin des années 1990 que la question du logement décent, indigne et de la pauvreté réémerge, avec le rapport de Nancy Bouché (Bouché, 1998) qui montre la faiblesse et la complexité des outils de lutte contre l’habitat insalubre. Circulaire de 20021 à l’appui, la notion d’indignité se cristallise autour de l’exposition au plomb (risque de saturnisme par exemple), mais aussi du manque d’entretien, de l’humidité, des surpopulations ou des situations de péril, comme l’illustrent les scandales récents (Montpellier, Paris-rue de Meaux, Marseille-rue d’Aubagne), où la santé des habitants est littéralement menacée (Weil, 2016). Malgré une succession de lois, la réalité du mal-logement persiste donc et affecte prioritairement les populations vulnérables. Si le droit encadre désormais le logement décent et la possibilité pour le locataire de saisir la justice, la sociologie rappelle que le passage à l’action reste inégal. Il dépend du pouvoir d’agir des personnes, souvent freiné par l’isolement ou la méconnaissance du droit. Dans les trois affaires citées ci-dessus, la question de la santé est par ailleurs uniquement sous-jacente.

« L’expression “dignité humaine” réémerge dans les années 2000 et voisine presque avec “liberté, égalité, fraternité”. »

À l’autre extrémité de la hiérarchie sociale, les « progrès » techniques (normes du neuf, qualité du bâti, scoring santé) marquent fréquemment un décalage avec les enjeux vécus, la santé, souvent abordée de manière indirecte, réduite à des indicateurs techniques. Notons que, à la suite d’un vaste appel d’idées lancé par le Gouvernement en 2021 sur « la qualité du logement de demain », les projets expérimentés ne mentionnent pas la santé. Par ailleurs, la définition d’un logement sain par l’Organisation mondiale de la santé (OMS), si généreuse soit-elle – abri qui confère bien-être physique, mental, social, sécurité, confort, intégration communautaire, environnement immédiat  (WHO, 2018, p. 2) –, ne peut masquer la complexité à traduire ces principes en actions concrètes, universelles et adaptées aux réalités territoriales. Les guides de l’Organisation des Nations Unies-Habitat et de l’OMS , ainsi que les travaux de l’École des hautes études en santé publique (EHESP ; Agir pour un urbanisme favorable à la santé, 2014 ; 2016 ; ISadOrA, 2020) 2, insistent sur la nécessité d’aborder la santé de manière globale et de tenir compte des inégalités sociales de santé.

Mais pour la recherche sociologique, la qualité du logement ne réside pas seulement dans son aménagement technique. Elle est intrinsèquement liée à la mobilité résidentielle, à l’adaptabilité, à l’identité, à l’ancrage narratif et symbolique, ainsi qu’aux pratiques collectives – par exemple, la gestion partagée de la ventilation ou du bruit, révélant l’actualité du solidarisme hérité du xxe siècle, où la responsabilité de chacun envers tous devait structurer la vie collective (Amiel, 2009). La santé dans le logement est alors ce qu’il permet ou non : se reposer, travailler, se rencontrer, s’éduquer…

« Pour un sociologue, la qualité de l’habitat ne se réduit pas à ses dimensions techniques. Être en santé dans son habitat, c’est avoir la possibilité de partir, de déménager. C’est bénéficier de l’adaptabilité du logement à tous les cycles de la vie. C’est pouvoir s’identifier à son logement, le raconter. »

Avec le vieillissement démographique mondial, la question de l’adaptation de l’habitat s’amplifie. Cependant, « vieillir » n’est ni uniforme ni réductible à un taux ou à une catégorie ; il résulte de trajectoires divergentes, de contextes sociaux, et de projections existentielles. La France ne connaîtra pas le vieillissement le plus accentué au monde, mais les défis restent majeurs ; adaptation du bâti, prévention de la dépendance, liens sociaux et services de proximité.

Le secteur immobilier propose ainsi une palette diversifiée selon les « stades » du vieillissement, et le niveau de médicalisation semble être un critère. Face à la tentation de cette médicalisation ou à la performance du « vieillissement réussi » – modèle individualisant porté par la gérontologie nord-américaine – la recherche française invite à élargir le regard sur les attaches aux lieux, les supports architecturaux, et la diversité des parcours de vie. L’adaptation de l’habitat ne se limite pas à des normes, elle interroge le sens même d’« habiter », la capacité à se projeter, à mobiliser des ressources matérielles, sociales et symboliques (Rican & Vaillant, 2015).

« Vieillir, c’est souvent composer avec un passé complexe que l’on doit sans cesse relire et retravailler pour en extraire des éléments de sens. Dans ce contexte, il est aussi question de la notion de vulnérabilité. »

Dans la continuité de la notion de santé publique et du solidarisme de Léon Bourgeois, selon lequel les habitants sont coresponsables de chacun, l’approche du care propose de déplacer la focale : de la norme ou du label3 à l’attention, au soin partagé, individuel et collectif. Les publications récentes sur l’urbanisme du care soulignent son potentiel pour rapprocher action sociale, adaptations physiques et participation des habitants (Sportouch, 2024). Avec le care, il s’agit d’aller chercher ce qui, dans les problèmes individuels de santé comme l’asthme, la sédentarité, peut être considéré comme des problèmes publics. C’est notamment l’objet de la recherche SAPHIR pour « Santé, Paris, Habitat, Histoire résidentielle »4, basée sur la stratégie de l’hospitalité. Prendre soin, c’est relier la sphère du privé et du public, reconnaître la vulnérabilité comme horizon commun, et soutenir des environnements de vie hospitaliers, non seulement pour les malades, mais pour des populations en quête d’autonomie et de reconnaissance de leurs besoins. Cela rejoint la « clinique de la dignité » de Cynthia Fleury (2023), fondée sur la reconnaissance de l’autre (Honneth, 2000) ; le travail du soin que cette clinique suppose, parfois qualifié de dirty, ne concerne pas seulement les aspects de l’habitat indigne, mais aussi la fin de vie, et toutes les difficultés que cela suppose en termes d’intimité notamment.

« Avec le care, il s’agit d’aller chercher ce qui, dans les problèmes individuels de santé comme l’asthme, la sédentarité, peut être considéré comme des problèmes publics. »

Dans ce cadre, face au double défi du vieillissement et des inégalités de santé, la recherche invite ainsi à « réparer le monde » – recréer du lien, penser la santé comme affaire collective, ouverte à la pluralité des situations et des parcours, voire à tirer profit du paradigme du care pour renouveler politiques et pratiques du logement.

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1 Circulaire DGS/SD 7 n° 2002-270 du 30 avril 2002 relative à la lutte contre l’habitat indigne.

2 EHESP. (2025, 17 avril). L’urbanisme favorable à la santé (UFS).

3 L’OMS et le Réseau francophone des villes amies des aînés (VADA) ont développé le label « Ami des aînés ».

4 En savoir plus sur le projet de recherche. Voir aussi la conclusion des actes de cette journée d’étude, par Yaneira Wilson.

Amiel, O. (2009). Le solidarisme, une doctrine juridique et politique française de Léon Bourgeois à la Ve République. Parlement[s], Revue d'histoire politique, 11, 149-160. DOI : 10.3917/parl.011.0149

Bergeron, H., & Castel, P. (2014). Sociologie politique de la santé (1re édition). Presses universitaires de France.

Bouché, N. (1998). Expertise concernant les édifices menaçant ruine et les immeubles et îlots insalubres. Conseil général des ponts et chaussées.

Fleury, C. (2023). La clinique de la dignité. Le Seuil.

Foucault, M. (1975). Surveiller et punir. Gallimard.

Fuller, R. (2022). Pollution and health: a progress update. The Lancet Planetary Health, 6(6), e535 - e547. DOI: 10.1016/S2542-5196(22)00090-0

Honneth, A. (2000). La lutte pour la reconnaissance. Le Cerf.

Roué-Le Gall, A., Clément, B., & Malez, M. (dir.). (2020). Le guide ISadOrA, une démarche d’accompagnement à l’Intégration de la Santé dans les Opérations d’Aménagement urbain. École des hautes études en santé publique (EHESP), agence d’urbanisme Bordeaux Aquitaine (a’urba) & Fédération nationale des agences d’urbanisme (FNAU).

Roué-Le Gall, A., Le Gall, J., Potelon, J.-L., & Cuzin, Y. (2014). Agir pour un urbanisme favorable à la santé, concepts & outils. EHESP & Direction générale de la santé (DGS).

Roué-Le Gall, A., & Loyer, S. (dir.). (2016). Agir pour un urbanisme favorable à la santé, outil d’aide à l’analyse des plans locaux d’urbanisme au regard des enjeux de santé. EHESP & DGS.

Narbonne, A., Theurelle, G., Rozo, A., Pelletier, PH., Topin, C., Cariello, C., Sinnasse, D., & Bardy, I. (2024). L’urbanisme favorable à la santé : mieux prendre en compte la santé dans les projets urbains. Réseau Bâtiment durable.

Organisation des Nations Unies-Habitat – ONU-Habitat, & Organisation mondiale de la santé – OMS. (2021). Intégrer la santé dans la planification territoriale et l’aménagement urbain : guide de référence.

Rican, S., & Vaillant, Z. (2015). Urbanisme et réduction des inégalités sociales de santé : les diagnostics locaux de santé. La santé en action, 434, 24-25.

Sportouch, Y. (2024). Pour un urbanisme du care. L’Aube.

Weil, M. (2016). Urbanisme, santé et politiques publiques. Revue d’épidémiologie et de santé publique, 64(supp. 2), S69-S73. DOI : 10.1016/j.respe.2016.02.006

World Health Organization – WHO. (2018). WHO Housing and Health Guidelines.

Winslow, C. E. (1920). The untilled fields of public health. Science, 51(1306), 23-33. DOI: 10.1126/science.51.1306.23

1 Circulaire DGS/SD 7 n° 2002-270 du 30 avril 2002 relative à la lutte contre l’habitat indigne.

2 EHESP. (2025, 17 avril). L’urbanisme favorable à la santé (UFS).

3 L’OMS et le Réseau francophone des villes amies des aînés (VADA) ont développé le label « Ami des aînés ».

4 En savoir plus sur le projet de recherche. Voir aussi la conclusion des actes de cette journée d’étude, par Yaneira Wilson.

Yankel Fijalkow

Professeur en sciences sociales, école nationale supérieure d’architecture de Paris-Val de Seine
Centre de recherche sur l’habitat, Laboratoire architecture ville urbanisme (LAVUE–CNRS)

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