L’adaptation de l’habitat : un enjeu à 360° pour une société en transition démographique

Lisa Pottier

DOI : 10.65592/espi2r.2238

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Pottier, L. (2026). L’adaptation de l’habitat : un enjeu à 360° pour une société en transition démographique. Dans J. Blain, S. Buhnik & A. Reimat (dir.), La santé à l’épreuve des évolutions de la production urbaine. Mis en ligne le 02 octobre 2026, Cahiers ESPI2R, 25 | 2026, consulté le 06 octobre 2026. DOI : 10.65592/espi2r.2238

Une gérontocroissance sans précédent

La France connaît une dynamique démographique singulière : la proportion de personnes âgées progresse de manière continue depuis un siècle. Le nombre de seniors est passé de 3,5 millions en 1920 à plus de 13 millions en 2018 (Renaud & Rioux, 2018) et tend à doubler, en moyenne, tous les 50 ans. La pyramide des âges (figure 1) s’étoffe, depuis 1870, au-delà de 65 ans. Cette gérontocroissance s’explique à la fois par le vieillissement des générations du baby-boom, l’allongement de l’espérance de vie et la baisse récente de la natalité – en 2023, le nombre de naissances n’avait jamais été aussi bas depuis la Seconde Guerre mondiale (Papon, 2024).

Figure 1. Pyramide des âges pour la France en 1870, 1920, 1970, 2018 et 2070

Figure 1. Pyramide des âges pour la France en 1870, 1920, 1970, 2018 et 2070

Reproduit de Renaud & Rioux, 2018, p. 12.

Les projections des Nations Unies annoncent par ailleurs une forte augmentation du ratio de dépendance démographique, signe d’un déséquilibre croissant entre population active et population âgée. Alors qu’un recul du nombre de proches aidants est à prévoir, la santé des seniors est appelée à peser lourdement sur l’organisation des villes, des quartiers, des villages, de l’habitat et de la société plus généralement.

Et ce d’autant plus que cette transition démographique s’accompagne d’une augmentation du nombre de personnes en perte d’autonomie et d’un accroissement de la prévalence des maladies, en particulier celles chroniques. Ainsi, un Français déclare en moyenne 3,5 maladies à 60 ans et 6,6 à 90 ans (Briançon et al., , 20101) et environ 56 % des personnes de 65 à 74 ans une maladie chronique (figure 2). Cela reflète un vieillissement marqué par l’accumulation des fragilités. La demande en soins, en accompagnement sur le long terme et en aménagement du cadre de vie se renforce mécaniquement.

Figure 2. Répartition des personnes déclarant une « maladie chronique » selon le sexe et l’âge en 2014

Figure 2. Répartition des personnes déclarant une « maladie chronique » selon le sexe et l’âge en 2014

Reproduit de Fourcade, von Lennep, Grémy, & Bourdillon, 2017, p. 82.

Comprendre les trajectoires du vieillissement

Le vieillissement n’est ni uniforme ni linéaire. Trois modalités sont classiquement identifiées (Rowe & Kahn, 1987 ; figure 3) :

  • le vieillissement normal : déclin progressif des capacités et des sens, qui conduit lentement à la dépendance ;

  • le vieillissement pathologique : vieillissement qui s’accompagne de maladies incapacitantes et qui mène assez rapidement vers la dépendance ;

  • le vieillissement réussi : un vieillissement en bonne santé lors duquel les capacités diminuent mais n’aboutissent pas à une situation de dépendance.

Figure 3. Représentation des trois modes de vieillissement

Figure 3. Représentation des trois modes de vieillissement

Adapté de Trivalle, 2006, p. 319.

Ces trajectoires du vieillissement sont le produit d’interactions entre caractéristiques biologiques, parcours de vie, comportements, ressources sociales et environnement quotidien.

Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS, 2016), la santé ne se réduit pas à l’absence de maladie mais correspond à un état complet de bien-être physique, mental et social. Les déterminants qui influencent le vieillissement sont donc multiples : facteurs personnels (âge, génétique), facteurs comportementaux (alimentation, activité physique, addictions, loisirs), le sexe (Inserm, 2024), facteurs économiques, sociaux (qualité des liens sociaux, éducation, niveau d’études…), accès aux soins et environnement physique. En particulier, le niveau de ressources financières des individus, et donc leur situation économique et sociale, peut engendrer des inégalités et des injustices qui impactent les déterminants sous-jacents de la santé tels que l’alimentation, la nutrition, les conditions de logement (peuplement, salubrité, performance énergétique, accessibilité…) ou encore le fait de vivre dans un environnement sain ou d’accéder à l’information.

Bien que le fait d’être pauvre peut avoir de nombreux effets tout au long de de la vie (OMS, 2016), la recherche récente insiste sur la plasticité du vieillissement. Une étude menée auprès de vétérans américains montre qu’adopter huit comportements protecteurs – activité physique régulière, alimentation végétale, sommeil de qualité, gestion du stress, arrêt du tabac, absence de dépendances, consommation modérée d’alcool et maintien des relations sociales – peut conférer jusqu’à 20 ans d’espérance de vie supplémentaires, même lorsque ces changements interviennent après 50 ans (Nguyen et al., 2023).

L’environnement comme déterminant majeur de santé

Si les comportements individuels pèsent sur le vieillissement, l’environnement constitue un déterminant tout aussi puissant. Il fait référence à toutes les conditions physiques et biologiques dans lesquelles les individus vivent, travaillent et se développent. Cela inclut entre autres l’accès aux soins, l’exposition aux risques, la sécurité, l’aménagement du territoire.

Le modèle de pression environnementale développé par Lawton et Nahemow (1973) montre que l’autonomie dépend du niveau d’ajustement entre les capacités individuelles et les exigences de l’environnement (figure 4). Lorsque le milieu devient trop contraignant – obstacles architecturaux, mauvaise accessibilité, éloignement des commerces, faible qualité des espaces publics –, la perte d’autonomie s’accélère. À l’inverse, un environnement soutenant permet de maintenir les capacités fonctionnelles et réduit la probabilité d’entrée en dépendance.

Figure 4. Le modèle de pression environnemental par Lawton et Nahemow (1973)

Figure 4. Le modèle de pression environnemental par Lawton et Nahemow (1973)

Reproduit de Charras et al., 2012, p. 357. Licence CC BY-NC-ND.

Il existe une forte porosité entre les différents déterminants, qui s’influencent les uns les autres ; en particulier, le déterminant social est très lié au déterminant environnemental. C’est le sens des recherches de Philippe Gerber (2005), qui a notamment souligné d’une part l’impact négatif de l’isolement social sur les personnes âgées, en particulier lorsque leur habitat ne favorise pas les interactions. Les quartiers qui offrent des espaces communautaires et des services accessibles contribuent à réduire le sentiment d’isolement. D’autre part, il montre qu’une perspective positive de leur environnement résidentiel est souvent liée à une meilleure santé mentale et physique. La proximité des services de santé, des commerces et des espaces de loisirs est donc cruciale pour les personnes âgées car ces éléments agissent sur la qualité de vie et favorisent leur autonomie. Les travaux issus de la gérontologie environnementale (Durand, 2014 ; Vallerie & Le Bossé, 2006) mettent ainsi en avant l’importance de l’empowerment : favoriser le pouvoir d’agir des personnes âgées, leur capacité à décider, comprendre, choisir, s’adapter. L’adaptation du logement doit ainsi être pensée comme un levier de capacitation et non comme une simple réponse technique aux limitations fonctionnelles.

L’habitat comme pivot du bien-vieillir

L’habitat concentre un grand nombre des déterminants de santé. Il influence la mobilité, la sécurité, la qualité du sommeil, la sociabilité, le sentiment d’identité et la possibilité de mener des activités quotidiennes. Claudette Sèze (1994) rappelle que le cadre de vie est à la fois une réalité physique et une expérience subjective influençant bien-être, estime de soi et rapports aux autres. Elle insiste donc sur les relations de dépendance qui existent entre l’environnement de l’habitat et l’habitant.

Dans une société où plus de 85 % des Français souhaitent vieillir à domicile, l’adaptation des logements devient un enjeu majeur de santé publique. Elle nécessite toutefois une double approche :

  • adaptation technique (suppression des obstacles, sécurisation, ergonomie) ;

  • adaptation par les usages, permettant aux personnes d’exprimer leurs préférences, de maintenir leur autonomie décisionnelle et d’agir sur leur environnement.

Il semble donc particulièrement intéressant d’intégrer les théories de l’empowerment et de la pression environnementale vues précédemment à la réflexion sur l’adaptation des logements à la perte d’autonomie des personnes âgées. Elle permettent en effet de penser cette adaptation par les usages et par les usagers ; autrement dit, elle favorisent une meilleure prise en compte des individus et de leurs écosystèmes.

Une évolution des cadres juridiques encore inachevée

Cela fait plus de 60 ans (rapport Laroque, 1962) que les politiques publiques se soucient des enjeux du vieillissement de la population, avec une approche plutôt positive et globale de la vieillesse. Les politiques publiques ont amorcé un tournant avec la loi relative à l’adaptation de la société au vieillissement (ASV, 2015)2 qui vise à anticiper la perte d’autonomie dès 60 ans. Elle structure l’accompagnement autour de trois axes : prévention par des actions locales et la sensibilisation sur le bien-vieillir, adaptation du logement et soutien aux aidants (maillons essentiels pour le maintien à domicile des personnes âgées). Elle prend en considération un certain nombre de déterminants de santé que l’on a entrevus et entend rendre l’environnement plus inclusif pour les seniors.

Concernant le logement en particulier, la loi ASV renforce les subventions pour financer des travaux. Elle prévoit également le développement d’alternatives aux établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad), telles que les résidences autonomie, et encourage les collectivités locales à adapter leurs infrastructures. La loi ASV offre par ailleurs la possibilité, pour la commission d’attribution des logements sociaux, d’attribuer en priorité tout ou partie des logements construits ou aménagés spécifiquement pour cet usage à des personnes en perte d’autonomie liée à l’âge ou au handicap. Cela permet ainsi aux bailleurs sociaux de capitaliser sur leurs investissements sur l’adaptation des logements. Enfin, la loi introduit une augmentation de l’aide financière pour les personnes âgées vivant à domicile (allocation personnalisée d’autonomie).

La loi portant évolution du logement, de l’aménagement et du numérique (ELAN, 2018)3 repose sur quatre grands axes : construire plus, mieux et moins cher ; répondre aux besoins de chacun et protéger les plus fragiles ; améliorer le cadre de vie et lutter contre les logements insalubres ; encourager l’innovation et le numérique. Elle introduit la notion d’habitat inclusif (habitat regroupé, entre personnes âgées ou en situation de handicap, ou bien avec d’autres personnes), destiné à offrir une alternative aux établissements médicosociaux, tout en renforçant les exigences d’accessibilité – des logements, des parties communes, des commerces de proximité – et de projet de vie social et partagé.

Enfin, la loi portant lutte contre le dérèglement climatique et renforcement de la résilience face à ses effets (dite Climat et résilience, 2021)4 impose de nouvelles obligations en matière de performance énergétique des logements, ce qui entraîne des contraintes supplémentaires pour les bailleurs sociaux déjà mobilisés sur l’adaptation.

Ces cadres évolutifs témoignent d’une prise de conscience progressive, mais également d’une complexité croissante pour les acteurs du territoire qui doivent articuler adaptation, inclusivité, transition énergétique et soutenabilité financière.

Conclusion : vers une approche intégrée de l’adaptation du logement

L’avenir du bien-vieillir repose sur des stratégies qui combinent prévention, innovation numérique, design des services, accompagnement territorial et rénovation du parc résidentiel. L’adaptation du logement n’est pas un enjeu isolé : elle doit s’inscrire dans une vision systémique intégrant mobilités, accès aux services, lutte contre l’isolement et qualité du cadre de vie. Face au double défi du vieillissement et du climat, les politiques publiques devront évoluer pour assurer une transition efficace vers des logements à la fois inclusifs et durables. Pour cela, il est notamment essentiel d’aborder la santé et le vieillissement à travers l’ensemble des déterminants de santé. Car ce sont eux qui, tout au long de la vie, influencent la capacité d’un individu à vieillir dans de bonnes conditions.

En effet, bien vieillir ne concerne pas seulement les personnes âgées : c’est un enjeu sociétal, intergénérationnel et territorial. L’apparition des premières difficultés liées à l’âge soulève la question de l’adéquation entre nos capacités et les exigences de notre environnement. Cela implique d’une part une adaptation de nos comportements et d’autre part une évolution de notre cadre de vie. Dans une société appelée à vieillir durablement, l’habitat – au sens large – constitue l’un des leviers les plus efficaces pour préserver l’autonomie, réduire les inégalités de santé et soutenir une transition démographique sereine.

Briançon, S., Guérin, G., Sandrin-Berthon, B. (coord.). (2010) Les maladies chroniques. adsp actualité et dossier en santé publique, 72, 11-53.

Charras, K., Depeau, S., Wiss, M. Lebihain, L., Brizard, Y., & Bronsard, G. (2012). L’enfance et l’adolescence in situ : facteurs environnementaux facilitateurs et inhibiteurs de troubles cognitifs et comportementaux. Pratiques psychologiques, 18, 353-372. DOI : 10.1016/j.prps.2011.07.001

Durand, M. (2014). L’empowerment : au-delà du terme, vers une démarche particulière. Empan, 94, 144-148. DOI : 10.3917/empa.094.0144

Fourcade, N., von Lennep,F., Grémy, I., & Bourdillon, F. (dir.). (2017). L’état de santé de la population en France. Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques et Santé Publique France.

Gerber, Ph. (2005). Ville de Luxembourg et personnes âgées vivant à domicile : les principaux résultat de l’enquête. Population et territoire, 6.

Institut national de la santé et de la recherche médicale – Inserm. (2024, 14 octobre). Les femmes vivent plus longtemps et en meilleure santé que les hommes, vraiment ? Inserm salle de presse.

Lawton, M. P., & Nahemow, L. (1973). Ecology and the Aging Process. In C. Eisdorfer & M. P. Lawton (Eds.), The psychology of adult development and aging (p. 619-674). American Psychological Association. DOI: 10.1037/10044-020

Nguyen, X. M. T., Li, Y., Wang, D. D., Whitebourne, S. B., Houghton, S. C., Hu, F. B., Willett, W. C., Sun, Y. V., Djousse, L., Gaziano, J. M., Cho, K., & Wilson P. WF. (2024). Impact of 8 lifestyle factors on mortality and life expectancy among United States veterans: The Million Veteran Program. The American Journal of Clinical Nutrition, 119(1), 127-135. DOI: 10.1016/j.ajcnut.2023.10.032

Organisation mondiale de la santé – OMS. (2016). Rapport mondial sur le vieillissement et la santé.

Papon, S. (2024). Bilan démographique 2023. En 2023, la fécondité chute, l’espérance de vie se redresse. Insee Première, 1978.

Renaud, T., & Rioux, L. (coord.). (2018). France, portrait social. Insee.

Rowe, J. W., & Kahn, R. L. (1987). Human aging: usual and successful. Science, 237(4811), 143-149. DOI: 10.1126/science.3299702

Sèze, C. (dir.). (1994). Confort moderne : une nouvelle culture du bien-être. Autrement.

Trivalle, C. (2006). La santé des seniors. La revue francophone de gériatrie et de gérontologie, 13(127), 318-321.

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Figure 1. Pyramide des âges pour la France en 1870, 1920, 1970, 2018 et 2070

Figure 1. Pyramide des âges pour la France en 1870, 1920, 1970, 2018 et 2070

Reproduit de Renaud & Rioux, 2018, p. 12.

Figure 2. Répartition des personnes déclarant une « maladie chronique » selon le sexe et l’âge en 2014

Figure 2. Répartition des personnes déclarant une « maladie chronique » selon le sexe et l’âge en 2014

Reproduit de Fourcade, von Lennep, Grémy, & Bourdillon, 2017, p. 82.

Figure 3. Représentation des trois modes de vieillissement

Figure 3. Représentation des trois modes de vieillissement

Adapté de Trivalle, 2006, p. 319.

Figure 4. Le modèle de pression environnemental par Lawton et Nahemow (1973)

Figure 4. Le modèle de pression environnemental par Lawton et Nahemow (1973)

Reproduit de Charras et al., 2012, p. 357. Licence CC BY-NC-ND.

Lisa Pottier

Docteure en sciences de l’information et de la communication

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