L’habitat individuel groupé en France et aux États-Unis

Élodie Bitsindou

DOI : 10.65592/espi2r.2146

Citer

Bitsindou, É. (2026). L’habitat individuel groupé en France et aux États-Unis. Dans Repère biblio. Mis en ligne le 03 avril 2026, Cahiers ESPI2R, consulté le 03 avril 2026. DOI : 10.65592/espi2r.2146

Racines historiques de l’habitat individuel : villégiature, spéculation et difficile démocratisation

En France, l’habitat individuel a une longue histoire, qui remonte au moins aux lotissements de villégiature du xixsiècle. Ces premiers lotissements sont développés par de riches propriétaires fonciers – banquiers, industriels (Cueille, 1989 ; 1999) – sur d’anciens domaines aristocratiques, dont l’emprise est divisée en parcelles individuelles destinées à être construites par une nouvelle profession immobilière : celle des lotisseurs. Ils visent une clientèle bourgeoise, dont les villas ne sont utilisées, dans les premiers temps, que de façon saisonnière. Au fil des décennies, l’occupation devient permanente, ce qui donne naissance à de véritables banlieues résidentielles (Métais & Bussière, 2024). De nombreuses communes pavillonnaires d’aujourd’hui sont des lotissements pavillonnaires d’hier.

Reflétant le goût et le statut de leurs propriétaires, ces villas suburbaines ont des formes architecturales variées (Eleb & Engrand, 2020). Cette « première vague » de construction des banlieues pavillonnaires peut néanmoins être identifiée par certains éléments récurrents : style néo-régionaliste ou éclectique, pierre meulière et marquise métallique en façade, ornements en bois et céramique pour les plus cossues, mâchefer (matériau utilisant des déchets de l’industrie) dans certaines régions industrielles.

Si les premiers lotissements sont destinés à des populations aisées – ce dont témoigne la qualité de leur aménagement – le début du xxsiècle voit apparaître des lotisseurs peu scrupuleux qui exploitent le désir d’espace et de nature des classes populaires. Ils acquièrent des terrains agricoles ou champêtres qu’ils subdivisent en parcelles, sans procéder aux aménagements indispensables à leur viabilisation. À la place des villas cossues émergent alors des maisons artisanales, des bicoques ou des cabanes édifiées par leurs propriétaires eux-mêmes, dans ce que les observateurs de l’époque décrivent comme « la boue » des lotissements (Fourcaut, 1993).

Cueille, S. (1989). Le Vésinet, modèle français d’urbanisme-paysager, 1858/1930. Imprimerie Nationale Éditions & Association pour le patrimoine d’Île-de-France.

Cueille, S. (1999). Maisons-Laffitte. Parc, paysage et villégiature, 1630-1930. Association pour le patrimoine d’Île-de-France.

Eleb, M., & Engrand, L. (2020). La maison des Français : discours, imaginaires, modèles (1918-1970). Mardaga.

Fourcaut, A. (1993). Du lotissement au quartier. Le cas de la banlieue parisienne dans l’entre-deux-guerres. Mélanges de l’école française de Rome, 105(2), 441-457. DOI : 10.3406/mefr.1993.4285

Fourcaut, A. (2000). La banlieue en morceaux. La crise des lotissements défectueux dans l’entre-deux-guerres. Créaphis.

Maison de banlieue et de l’architecture & Conseil d’architecture, d’urbanisme et de l’environnement de l’Essonne. (2015). Le grand pari des p’tites maisons. Histoire et projets des pavillonnaires en Essonne. Maison de banlieue et de l’architecture.

Métais, M., & Bussière, R. (2024). Châteaux, villas & folies : villégiature en Île-de-France. Lieux Dits.

Rabault-Mazières, I. (2014). Villégiature et formation des banlieues résidentielles : Paris au xixsiècle. Histoire urbaine, 41, 63-82. DOI : 10.3917/rhu.041.0063

Rabault-Mazières, I. (2025). Le bonheur au jardin : villégiature et maisons de campagne autour de Paris au xixsiècle. Métropolitiques. DOI : 10.56698/metropolitiques.2192

Circulation de modèles et industrialisation de l’habitat individuel en Occident

Historiquement, les banlieues pavillonnaires se sont développées en parallèle dans l’ensemble du monde occidental – formant ce qu’Émeric Lambert (2018) a appelé « l’environnement suburbain ». C’est notamment le cas aux États-Unis (Fishman, 1989), où les banlieues bourgeoises naissent d’abord en s’inspirant du modèle français ; puis se structurent selon des principes de planification et d’aménagement paysager communs (Sies et al., 2019). Souhaitant s’adresser à un plus grand nombre, les villes nouvelles issues du New Deal et des New Communities des années 1960-1970 s’inspirent à leur tour des cités-jardins européennes (Calosci, 2025).

Outre-Atlantique, la fin de la Seconde Guerre mondiale constitue un tournant quantitatif et qualitatif, marqué par l’essor des homebuilders (promoteurs-constructeurs de maisons individuelles), qui parviennent à industrialiser un secteur jusque-là majoritairement artisanal. Cette rationalisation des procédés permet d’offrir aux classes moyennes et populaires un confort domestique inédit dans le cadre de banlieues standardisées et planifiées.

En France, la production pavillonnaire de l’après-guerre est héritière de cette évolution, largement saluée par les milieux professionnels et politiques. L’approche des builders américains répond en effet à plusieurs impératifs : produire massivement de l’habitat individuel afin de résorber la crise du logement ; rompre avec l’image dégradée des lotissements défectueux d’avant-guerre, accusés de morceler les territoires et de défigurer les paysages (Pouvreau, 2010). L’intervention du secteur privé précède ainsi les opérations publiques de promotion de la maison individuelle industrialisée, mieux connues – comme le Villagexpo (Bossé & Guennoc, 2013) ou le concours Chalandon (Steinmetz, 2023) – qui institutionnalisent des principes déjà expérimentés par les builders. L’industrialisation pavillonnaire participe finalement d’un compromis propre aux Trente Glorieuses : une articulation entre intervention publique, initiative privée et aspiration sociale à la propriété (Bitsindou, 2026).

Bitsindou, É. (2026). The Suburban Ideal: A Historical Model of Planning for the Mixed Economy of Welfare. Dans D. Bianco (ed.), Planning as a welfare project. International models, theories and policies from the mid-century to the present. Peter Lang. DOI: 10.3726/b22115

Bossé, A., & Guennoc, M.-L. (2013). Villagexpo : un collectif horizontal. Créaphis.

Calosci, L.-M. (2025). Façonner la ville nouvelle aux États-Unis (1963-1973). Une enquête sur la circulation de modèles urbains, architecturaux et paysagers : les exemples de Colombia (MD) et de Reston (VA). [Thèse de doctorat, université Paris 1 Panthéon-Sorbonne].

Fishman, R. (1989). Bourgeois Utopia. The Rise and Fall of Suburbia. Basic Books.

Lambert, É. (2018). Le Parc planétaire : la fabrication de l’environnement suburbain. L’Œil d’or.

Pouvreau, B. (2010). Des « maisons nouvelles » pour en finir avec les « pavillons de banlieues ». Dans D. Voldman (dir.), Désirs de toit. Le logement entre désir et contrainte depuis la fin du xixsiècle. Créaphis.

Sies, M. C., Gournay, I., & Freestone, R. (eds.). (2019). Iconic Planned Communities and the Challenge of Change. University of Pennsylvania Press.

Steinmetz, H. (2023). Les Chalandonettes. La production par le haut d’une accession bas de gamme. Politix, 26(101), 21-48. DOI : 10.3917/pox.101.0021

Acteurs, techniques, réglementations : l’innovation des builders

Levitt and Sons, entreprise emblématique de cette transformation, construit sa première Levittown aux environs de New York : entre 1947 et 1951, une ville pavillonnaire tentaculaire de 17 447 maisons sort de terre. Au milieu des années 1960, la firme ouvre sa filiale Levitt France, et inaugure, en 1965, sa première opération française près de Versailles. Dans son sillage, Kaufman & Broad, autre builder américain, s’implante à son tour en France, et livre sa première opération dans l’Ouest francilien. S’ouvre alors un âge d’or des builders (Bréguet, Balkany-Solal, European Homes, Les Nouveaux Constructeurs, entre autres), qui réalisent de nombreuses résidences en Île-de-France comme en province, bientôt désignées par leurs contemporains sous le nom de « nouveaux villages » (Berger, 2004).

Cette profession en voie de structuration repose sur un modèle économique fondé sur la standardisation des plans, l’usage de matériaux industriels et la recherche d’économies d’échelle. Les opérations réunissent de quelques centaines à plusieurs milliers de maisons, généralement assorties d’équipements collectifs et d’espaces verts communs. Leur production est immédiatement identifiable grâce à des catalogues de modèles dont l’architecture s’inscrit dans la continuité du modèle importé par Levitt France.

Annie Fourcaut a montré comment, dans l’entre-deux-guerres, « la mise en place d’une institution et d’un cadre législatif » (Fourcaut, 1989, p. 48) par la puissance publique, en vue de résorber les lotissements défectueux, a constitué une étape décisive dans la structuration d’une réglementation en matière d’urbanisme. Néanmoins, les « nouveaux villages » se distinguent des lotissements pavillonnaires d’avant-guerre non seulement par leurs formes urbaines et architecturales, mais aussi – et peut-être même surtout – par les dispositifs juridiques et opérationnels qui président à leur réalisation. La notice d’Anne-Sophie Clémençon dans Géoconfluences rappelle les tenants et les aboutissants de la procédure de lotissement, laquelle peut concerner différents types d’habitat, pavillonnaire ou non.

En revanche, les opérations d’habitat individuel groupé réalisées suivant le modèle américain relèvent d’une logique intégrée : la division du terrain est comprise dans l’opération de construction elle-même et non en amont, comme dans la procédure de lotissement. Cette configuration permet d’échapper à la législation spécifique des lotissements (notamment telle que définie par les articles R. 421-7-1 et R. 442-1 du Code de l’urbanisme) et explique la singularité morphologique de ces ensembles au paysage unifié. Les opérations réalisées sous le régime de l’habitat groupé sont comparables aux résultats obtenus par le dispositif américain des Planned Unit Development (PUD) mis en œuvre à partir des années 1950 et 1960 – des projets de développement urbain déterminé à l’échelle globale (logements principalement, mais aussi équipements et règles de zonage spécifiques).

Berger, M. (2004). Les périurbains de Paris : de la ville dense à la métropole éclatée. CNRS Éditions. DOI : 10.4000/books.editionscnrs.9397

Clémençon, A.-S. (2015). Du peu planifié au tout planifié : une typologie du lotissement. Dans G. Bruyère & D. Régnier‑Roux (dir.), Archives et architecture. Mélanges en mémoire de François-Régis Cottin. Société d’Histoire de Lyon. 

Clémençon, A.-S. (2015). Lotissement. Géoconfluences.

Fourcaut, A. (1989). Le Comité Supérieur d’Aménagement et d’Organisation de la Région Parisienne et les lotissements, de la loi SARRAUT à la remise du Plan PROST (1928-1934). Villes en parallèle, 14, 46-57. DOI : 10.3406/vilpa.1989.1045

Herrmann, L. (2018, 27 avril). Le lotissement en France : histoire réglementaire de la construction d’un outil de production de la ville. Géoconfluences.

Mandelker, D. R. (2007). Planned Unit Developments. American Planning Association.

Formes architecturales et urbaines : un modèle structurant et des adaptations diverses

Le modèle des builders – la suburbia américaine d’une part et l’archipel suburbain français constitué des nombreuses opérations d’habitat pavillonnaire groupé créées sur son exemple d’autre part – a profondément façonné les paysages contemporains. La première a été analysée par des géographes comme Renaud Le Goix (2016), tandis que le second a fait l’objet d’une thèse en histoire de l’architecture consacrée à l’émergence et à la diffusion du « modèle Levitt » (Bitsindou, 2025).

Les opérations pionnières des années 1950-1960 aux États-Unis et en 1960-1970 en France constituent aujourd’hui un patrimoine historique significatif. Elles témoignent d’une phase d’expansion urbaine horizontale, fondée sur la disponibilité foncière, la généralisation de l’automobile et la foi dans la croissance continue.

Loin de demeurer figé, le modèle a évolué au fil du temps et s’est décliné en différentes formes : adaptation des formes architecturales aux spécificités locales (comme à Val d’Europe), fermeture résidentielle (gated communities), ou encore densification pavillonnaire (Chevry 2, par exemple). Ces transformations témoignent de la plasticité et de l’adaptabilité du modèle, ouvrant la possibilité d’une relecture et d’une adaptation de l’existant face aux enjeux sociaux et environnementaux contemporains.

Bitsindou, É. (2025). Logés à l’américaine. Transferts, hybridations, usages et acculturation du modèle Levitt France (1964-1981). [Thèse de doctorat, Sorbonne Université]. Theses.hal.science

Bitsindou, É. (2026, 7 janvier). Chevry 2, un « nouveau village ». De l’inscription dans un modèle à l’expérimentation, témoignage d’Alain Cornet-Vernet, architecte du projet. Fonciers en débats.

Degoutin, S. (2006). Prisonniers volontaires du rêve Américain. Éditions de la Villette.

Le Goix, R. (2016). Sur le front de la métropole. Une géographie suburbaine de Los Angeles. Éditions de la Sorbonne. DOI : 10.4000/books.psorbonne.102132

*

Usages déclarés de l’intelligence artificielle générative par l’auteur

Oui

Non

Précisions

Rédaction, argumentation

X

Usage proscrit pour les Cahiers ESPI2R

Recherche d’informations
et synthèse de l’état de l’art

X

Reformulation

X

Correction orthographique
et/ou grammaticale

X

Résumé et/ou génération
de mots clés

X

Génération d’images, de vidéos

X

Usage proscrit pour les Cahiers ESPI2R

Codage, programmation

X

Élodie Bitsindou

Enseignante-chercheuse, département Urbanisme, laboratoire ESPI2R

CC BY-NC-ND 4.0 sauf pour les figures et les visuels, pour lesquels il est nécessaire d'obtenir une autorisation auprès des détenteurs des droits.