Les questions de sécurité : un impensé des politiques urbaines ?

Regards croisés à Monterrey (Mexique) et à Dehli (Inde) – Zoom recherche

Damien Carrière et Leïly Hassaine-Bau

Citer cet article

Référence électronique

Carrière, D., & Hassaine-Bau, L. (2022). Les questions de sécurité : un impensé des politiques urbaines ? THEMA Urbanisme. Mis en ligne le 22 avril 2022, Cahiers ESPI2R, consulté le 07 décembre 2022. URL : https://www.cahiers-espi2r.fr/718

Ce Zoom recherche met en parallèle deux projets de recherche en études urbaines : celui de Leïly Hassaine-Bau, conduit dans la ville de Monterrey dans l’État de Nuevo León au Mexique, et celui de Damien Carrière, mené dans la mégalopole de Delhi en Inde. Leurs analyses conjuguent marché de la sécurité urbaine et production de la ville inégalitaire dans les métropoles des « Suds ».

Contexte de l’étude

Dans les mégalopoles des pays des « Suds » – mais pas uniquement –, le développement des quartiers pour les classes moyennes et aisées se caractérise par leur exclusivité et la multiplication de gardes et du matériel de sécurité (caméras, barrières, grilles). Depuis les études pionnières de Teresa Caldeira (2000) sur les enclaves urbaines dans la ville de São Paolo au Brésil, les recherches sur les villes inégales se penchent de plus en plus sur les impacts de cette récente forme de production de la ville – fermée. En parallèle, les facteurs qui légitiment la diffusion du modèle des espaces fermés sont régulièrement interrogés. Comment expliquer ces surenchères de la fermeture ? Si l’argument de la sécurité urbaine arrive en tête, celui-ci ne cache-t-il pas d’autres logiques, sociales (Capron, 2006), économiques (Dorier-Apprill, Garniaux, Audren, Stoupy & Oz, 2008 ; Le Goix, 2003) et, finalement, financières ?

Ce document questionne cet argument sécuritaire, en confrontant deux terrains d’étude distincts : Delhi, où le taux de crimes violents reste très bas au regard de la situation internationale, et sans commune mesure avec l’explosion du nombre de gardes, et Monterrey, au Mexique, qui fait partie des pays les plus violents au monde. Si les contextes sont différents, un point commun se dessine : dans les deux cas, l’’hyper-sécurisation de certains quartiers contribue à l’augmentation de la valeur du foncier, notamment par les logiques de distinction sociale qu’elle garantit, quitte à exacerber les fractures urbaines et les inégalités ainsi que les violences sociales, devenues caractéristiques des mégalopoles des « Suds ».

Méthodologie

Dans son étude, Leïly Hassaine-Bau appréhende les mutations de la production urbaine à deux échelles : celle du projet et celle du district du centre d’affaires de San Pedro Garza Garcia. Elle se focalise ainsi sur un complexe urbain multifonctionnel (CUM) de plus de 11 hectares, mais qui s’inscrit depuis 2015 dans une opération de renouvellement urbain de plus grande ampleur, le district Valle del Campestre. Cette opération vise à sécuriser l’investissement aux alentours du CUM. L’enquête adoptée dans ce travail couvre diverses méthodes : ethnographie de terrain, travail historique, puis collecte de données aussi bien statistiques que provenant de la littérature grise ou d’articles de presse et, enfin, réalisation d’entretiens semi-directifs avec différents acteurs de la ville (promoteurs, fonctionnaires, habitants, etc.).

Figure 1. L’aire métropolitaine de Monterrey, au nord-est du Mexique

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Réalisation : Patrick Pentsch et Leïly Hassaine-Bau, 2020.

À Delhi, Damien Carrière se concentre sur deux quartiers. Le premier, Saket, s’est largement enrichi depuis les années 1980. Les associations de propriétaires y ont pris assez de poids politique pour installer des grilles et employer des gardes, qui les ouvrent selon les heures de la journée et l’apparence des passants. Le second, Dwarka, est situé dans une partie de la ville planifiée par l’agence de développement de Delhi. Là, des gardes sont déployés dès la construction, et les blocs sont érigés entourés de hauts murs, reflétant dès lors l’importance prise par la sécurité jusque dans l’architecture du tissu urbain. Damien Carrière s’est inscrit à des formations de garde (Carrière, 2021) et a interviewé les autorités municipales et policières ainsi que les membres des associations de résidents et les dirigeants des sociétés de sécurité.

Figure 2. Les quartiers de Saket et Dwarka à Delhi, en Inde

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Réalisation : Damien Carrière, 2022.

Premiers résultats

L’objectif est d’analyser les territoires issus du croisement entre enjeux urbanistiques, sécuritaires et financiers et d’observer la manière dont ils sont gérés et habités.

Fermer la ville : une logique de marché de l’entre-soi et de la distinction sociale

La production de l’espace, à Delhi comme à Monterrey, est de plus en plus intimement liée à la disparition de la notion d’espace public et à la fermeture sur eux-mêmes de quartiers progressivement homogènes socialement. En réponse à la croissance réelle ou perçue des risques sécuritaires, attisée par une couverture médiatique et cinématographique considérable et par des débats politiques souvent agités, les formes de sécurisation (services de gardiennage, technologies telles que la vidéosurveillance, ou retranchement dans des résidences sécurisées) semblent façonner une nouvelle norme de production et de valorisation des espaces urbains. Le choix de l’auto-ségrégation, qui se développe dans les pays des « Suds », paraît s’imposer comme l’une des conditions essentielles au « maintien de l’ordre ».

En Inde et au Mexique, les gardes, pauvres parmi les riches, travaillent à la formation de ces quartiers en filtrant les entrées et les sorties. Les dynamiques de discrimination religieuse, d’ethnie, de genre et de caste sont également renforcées, en particulier dans des villes où la valeur foncière des quartiers dépend aussi de leur « pureté ethnique » relative… À Delhi, les musulmans sont de facto exclus du métier de garde, et le recrutement préférentiel de gardes de castes dominantes tend également à favoriser l’exclusion de ceux qui portent sur eux les stigmates de la misère (Carrière, 2020). Dans les quartiers des mégalopoles indiennes, les discriminations de classe tendent à prendre la forme de discriminations de caste (Fernandes, 2006) quand les discriminations sociales et les discriminations de castes tendent à se mêler.

À Delhi toujours, la fermeture des quartiers, souvent illégale mais largement tolérée par les autorités publiques, répond à une demande d’entre-soi. La délinquance ou la criminalité sont perçues comme venant d’ailleurs, en particulier des plus pauvres ou des migrants urbains temporaires – les milliers d’hommes qui, chaque année, quittent les zones rurales à la basse saison pour améliorer le quotidien de leurs familles restées au village. Cet entre-soi n’est d’ailleurs pas sans conséquence, car le style de vie des classes moyennes et aisées en Inde dépend du travail des classes ancillaires, comme les travailleuses domestiques, les chauffeurs ou les jardiniers, dont le rejet dans les marges urbaines est rendu systématique par la destruction des bidonvilles. Asher Ghertner (2015) a montré quel rôle joue l’esthétique des classes moyennes dans les décisions urbaines, et la manière dont le rapprochement entre associations de propriétaires et bureaucratie a « gentrifié » l’appareil d’État. Cette fermeture permet l’affirmation d’un style de vie et fluidifie, pour les classes dominantes, les circulations dans leurs quartiers. Alors que certaines positions professionnelles offrent la mise à disposition d’un garde, la valeur foncière des quartiers devient indexée sur l’exclusivité du quartier.

Gestion de la ville fermée

Les quartiers aisés de Delhi se sont ainsi progressivement refermés sur eux-mêmes. Traditionnellement, les quartiers des grandes villes indiennes recrutaient des chowkidars, des gardes employés directement par les propriétaires ou des associations de marchands et chargés de veiller la nuit. Depuis 2009, à Delhi, l’emploi de chowkidars est devenu interdit, et les associations de résidents doivent faire appel à des société privées de sécurité. Ces dernières sont faiblement encadrées par l’État. Il ne s’agit donc pas de privatisation per se, mais d’imposer un passage par un secteur dont le marché fait lui-même l’objet de nouvelles régulations. L’enclave devient la norme, ce qui n’est pas sans effet sur les modes de transport, les circulations ou même la possibilité de louer ou de s’installer dans certains quartiers. De fait, plusieurs associations de résidents ont ainsi mis en place des politiques strictes de refus de louer à des personnes non mariées, à des musulmans ou à des dalits (ceux qui étaient appelés les « intouchables »). La privatisation de Delhi dicte une norme à la fois financière et morale qui s’impose de manière exorbitante au droit, avec les muscles des gardes de sécurité, mais la valeur foncière des quartiers finit par en dépendre. Au centre, les jardins planifiés par les autorités municipales, et qui devaient être publics, sont de fait devenus la propriété d’usage des résidents et propriétaires du quartier, qui décident des heures d’ouverture des grilles.

Recomposition des paysages urbains liée à la fermeture des villes

Ainsi, les rites sécuritaires dessinent des métropoles différentes dans les « Suds ». En témoigne, au Mexique, le développement des CUM. Depuis 20 ans, proposer l’exclusivité et l’hyper-sécurité continue d’être une garantie de succès auprès des classes aisées. Avec l’émergence de ces CUM, intégrant des espaces de travail, de résidence, de loisir, de culture et de communication, le tout sur un site clos et surveillé, on observe un nouveau système de lieu, correspondant à une nouvelle échelle de la production « d’ordre urbain » (Duhau & Giglia, 2012) et garantissant un certain entre-soi. Cette planification facilite la vie quotidienne des classes sociales les plus favorisées, qui ont les moyens de payer les prix de l’immobilier et les charges d’entretien liées aux parties communes. Cette multifonctionnalité sous condition d’une sécurisation de l’espace révèle une mutation dans les pratiques résidentielles des classes sociales aisées mexicaines.

En Inde, la réalité est différente. Le fait d’imposer des infrastructures sécuritaires, telles que les guérites, les brise-vitesses, les caméras de surveillance, et surtout les grilles fermées la nuit, dépend des décisions des associations de propriétaires. Ces outils marquent fortement les paysages urbains et réorganisent les pratiques de la ville. La nuit, certains quartiers peuvent se transformer en véritables labyrinthes, capables d’enfermer derrière leurs grilles l’ignorant qui aura voulu se promener trop tard à pied ou à vélo. Malheur au convive resté trop tard pour un dîner d’hiver, quand les grilles sont fermées et que les gardes se sont endormis…

Apports

Production de la ville par des logiques de marché

Grâce à la mise en perspective de ces deux études, il ressort que la prise de pouvoir des promoteurs immobiliers et des investisseurs privés dans le processus de production du cadre bâti, en Amérique latine comme ailleurs, engendre une mutation dans la fabrique de la ville : nous ne sommes plus dans une production de la ville de l’amont vers l’aval, comme dans tant de villes planifiées et produites par les pouvoirs publics, mais bien dans un processus de l’aval (pluralité des acteurs, notamment financiers) vers l’amont. Or, cette mutation est capitale lorsque les projets ne sont plus seulement immobiliers mais urbains. En effet, c’est l’urbain qui va générer de la valeur, qui prend alors une valeur d’usage.

Sécurité et morphologie urbaines

L’apport des travaux sur la sécurité urbaine, dans les « Suds » en particulier, montre assez bien les limites des discours sur les villes fluides et les mobilités douces, alors que la réalité dans les villes inégales des « Suds » est bien plus complexe. Que la planification urbaine soit privatisée ou non, la multiplication des instruments et du personnel de sécurité accentue le sentiment de césure entre les différents objets urbains. Les gardes de sécurité, l’esthétique des caméras de surveillance et des grilles qui rendent la ville rugueuse en particulier aux plus pauvres, expliquent aussi le maintien de la valeur élevée de l’immobilier. Ces prix, associés à la prédictibilité des investissements dans les quartiers riches, sont toujours indexés sur un certain niveau (bas) de violence (Gayer, 2020).

Sécurité et inégalité

Surtout, le lien entre sécuritisation des quartiers et croissance des inégalités est réciproque. La ville privatisée se barricade. En Inde, les travaux de Varrel (2012) ou de Goldman et Narayan (2021) soulignent l’importance des investissements internationaux et transnationaux dans les transformations urbaines. Les modèles urbains élaborés à l’étranger – à Shanghai ou à Singapour – deviennent les modèles recherchés et exigés par les élites émergentes à Delhi, parmi les plus connectées sur les réseaux transnationaux, en particulier pour l’investissement. Par contraste, à Monterrey, Leïly Hassaine-Bau montre bien que ce sont les élites locales qui investissent le développement urbain. Les deux travaux de recherche confirment la corrélation entre sécurisation, privatisation des dynamiques urbaines et croissance de la valeur du foncier.

Difficultés et pistes de réflexion

Étudier la sécurité des quartiers dans les villes des « Suds », c’est aussi se confronter aux logiques mises en place par les habitants afin de se protéger, ce qui complique parfois l’enquête. En Inde comme au Mexique, certains quartiers sont difficiles d’accès, et les questions relatives à la sécurité sont souvent considérées comme à la fois sensibles et intimes. Par exemple, au Mexique, ce travail a été mené à bien sans données relatives à la composition socio-économique des habitants de l’aire métropolitaine de Monterrey. Du fait de la vague d’insécurité qui a frappé la zone métropolitaine en 2008, l’Instituto nacional de estadística y geografía (INEGI) est dans l’incapacité de publier ces informations, les habitants ne répondant plus aux enquêtes.

Finalement, ces analyses témoignent de l’enjeu du processus de sécurisation quant aux mutations urbaines et à la façon dont la ville se donne à voir ou à percevoir. Elles changent le « partage du sensible » (Rancière, 2000), et donc l’esthétique de la ville. La sécurité et les logiques de distinctions sociales, mises en lumière grâce à un long mais fructueux travail d’ethnographie, coïncident avec la hausse de la valeur vénale des résidences mexicaines et indiennes.

Caldeira, T. P. do R. (2000). City of walls: crime, segregation, and citizenship in São Paulo. University of California Press.

Capron, G. (dir.). (2006). Quand la ville se ferme : quartiers résidentiels sécurisées. Bréal.

Carrière, D. (2020). La caste des gardiens de sécurité à Delhi : un problème géographique ? L’Information géographique, 84(4), 48-67.

Carrière, D. (2021). Garde-à-vous à Manesar. Une observation participante parmi les gardiens de sécurité en Inde. Carnets de géographes,15.

Dorier-Apprill, E., Garniaux, J., Audren, G., Stoupy, A., & Oz, R. (2008). Les ensembles résidentiels fermés et recompositions urbaines à Marseille. Pouvoirs Locaux, 3(78), 92-98.

Duhau, E., & Giglia, A. (2012). De la ville moderne aux micro-ordres de la ville insulaire. Les espaces publics contemporains à Mexico. Espace et sociétés, 3(150), 15-30.

Fernandes, L. (2006). India’s new middle class. Democratic politics in an era of economic reform. University of Minnesota Press.

Gayer, L. (2020). Le capitalisme irrégulier. Ordre industriel et désordres urbains à Karachi (Pakistan). [Habilitation à diriger des recherches, volume 2, université Paris 1 Panthéon-Sorbonne]. Hal-sciencespo.archives-ouvertes.fr

Ghertner, D. A. (2015). Rule by aesthetics: world-class city making in Delhi. Oxford University Press.

Goldman, M., & Narayan, D. (2021). Through the Optics of Finance: Speculative Urbanism and the Transformation of Markets. International Journal of Urban and Regional Research, 45(2), 209-231.

Hassaine-Bau, L. (2020). De la ville usine à la ville globale. Quand les chefs d’entreprise deviennent investisseurs (Monterrey, Mexique). Cahiers des Amériques latines, 95, 229-250.

Jacobs, J. (1961). The death and life of great American cities (first edition). Random House.

Le Goix, R. (2003). Les « gated communities » aux États-Unis. Morceaux de villes ou territoires à part entière ? [Thèse de doctorat, université Paris 1 Panthéon-Sorbonne] Tel.archives-ouvertes.fr.

Sorkin, M. (ed.). (1992). Variations on a theme park: the new American city and the end of public space (first edition). Hill and Wang.

Rancière, J. (2000). Le partage du sensible : esthétique et politique. La Fabrique.

Varrel, A. (2012). ‘NRIs in the City. Identifying International Migrants’ Investments in the Indian Urban Fabric. South Asia Multidisciplinary Academic Journal, 6.

Figure 1. L’aire métropolitaine de Monterrey, au nord-est du Mexique

Figure 1. L’aire métropolitaine de Monterrey, au nord-est du Mexique

Réalisation : Patrick Pentsch et Leïly Hassaine-Bau, 2020.

Figure 2. Les quartiers de Saket et Dwarka à Delhi, en Inde

Figure 2. Les quartiers de Saket et Dwarka à Delhi, en Inde

Réalisation : Damien Carrière, 2022.

Damien Carrière

Enseignant-chercheur, Groupe ESPI, laboratoire ESPI2R

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Leïly Hassaine-Bau

Enseignante-chercheuse, Groupe ESPI, laboratoire ESPI2R

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